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Renaud P. Gaultier

Peintures, installations, textes

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Contempler la catastrophe ?

"La Genèse-en-tête, l'apocalypse en cours", #2, série 1999-2008, huile sur bois, 120x120cm. "Genesis-in-mind, apocalypse in progress", #2, series, oil on wood, 120x120cm. ©renaudgaultier.com

Les guerres déploient leur théâtre de sang et nous regardons les ruines se démolir en direct, sous le regard des mobiles civils ou depuis l’œil du drone destructeur. Pendant ce temps, loin des combats étrangers, deux femmes exposent leur travail au motif des décombres passés. Eva Jospin et son “Grottesco” de carton, Claire Tabouret et ses vitraux d’après l’incendie de Notre Dame de Paris, “D’un seul souffle” de verre, au Grand Palais du 10 décembre au 31 mars 2026. Quelle posture adopter face au spectacle de la destruction en cours ? Matériaux de (re)construction.

Peu de choses à dire sur ces grottes de carton ouvragé, si ce n’est la virtuosité technique, le soin méticuleux, l’ornementation délicate à partir d’un matériau pauvre, mais aussi l’allusion au grotesque baroque sans l’exubérance, la platitude malgré le relief. La fascination pour les ruines, ce romantisme exalté depuis les voyages en Italie des jeunes aristocrates en mal d’émotions antiques, dire la légende des siècles pour mieux écrire la sienne, le succès public de cette reconstitution est d’emblée assuré, bravo et bravo. Mais Alice s’est peut-être un peu perdue dans les tunnels de sa spéléologie. Sa psyché, et la nôtre avec, retournera sans émotion à la poussière de bois, in fine. Badaboum ?

Plus intéressant, la présentation des projets de vitraux taille réelle pour remplacer les 6 baies décoratives - restées intactes et démontées - de Viollet-le-Duc situées à l’entrée côté sud de ND de Paris. Le thème choisi est ici la Pentecôte, si chère aux évangélistes américains, moment de réponse du récit apostolique à l’écroulement de Babel et à la dispersion des humains, définitivement entrés dans la guerre de tous contre tous. œuvre remarquable, non pas par les motifs, une simple actualisation d’un style sulpicien sans inspiration, ce qui témoigne d’une certaine pauvreté conceptuelle et théologique mais par l’affirmation courageuse de sa proposition de couleurs. Il n’en demeure pas moins que la réponse à la commande, notoirement sous la forme d’un catéchisme de mission old school, a de quoi inquiéter les amateurs d’art sacré contemporain. Le retour à une figuration naïve en costumes “orientalisés” des personnages n’était pas indispensable, dommage. La maîtrise d’ouvrage, frileuse, a gâché l’occasion de nous projeter dans les images du XXIème siècle. L’époque, gouvernée par la peur, loin des audaces gothiques et de la démesure Viollet-le-Duc est au retour en arrière. Doit-on s’y habituer ?

Au même moment, les satrapes étripent les peuples, se disputent des fleuves d’or noir et bombardent ce qui subsistait de cités millénaires. Cette fois, il n’est plus question de prétexte anobli, la liberté, le droit à l’existence ou la démocratie, la brutalité se dévoile sans honte, sûre de son hubris, certaine de sa puissance. Il pourrait s’avérer cocasse, si ce n’était les centaines de milliers de morts accumulées ces dernières décades, que la religion en serait la raison ultime, oxymore fatal. Le Dieu de ces clergés corrompus est cruel, Baal règne encore, la gueule d’airain grande ouverte sur la fournaise, et l’humanité se consume dans cet effondrement. Le décalogue de Moïse descendu du Sinaï, lui-même inspiré d’un code comme celui d’Hammourabi, gravé quelque part entre le Tigre et l’Euphrate, n’est plus respecté par quiconque voudrait s’en réclamer. 2600 ans après, se venger de Nabuchodonosor ou bien le conjurer ?Ainsi, le temps des prophètes reviendrait, avec la colère comme exutoire au malheur que des dirigeants iniques imposent par vice à leurs populations, que personne ne les écouterait plus. Frapper, frapper encore, pour le saint pétrole, le saint dollar, la sainte bitcoin, tuer, tuer encore, pour la déesse IA, les divins satellites et les saintes ogives. Et couvrir d’or son palais, mettre en scène la perversion et contempler la catastrophe, reflet des puissances hors la Loi ou jouissance des enfants illégitimes de Zarathoustra ?

Sauf que, pour cyclique qu’elle puisse paraître, l’histoire ne finit jamais, et que le dénouement prévu par les monstres est rarement ce qui advient. Notre humanité se voit ainsi défiée. Nous pourrions succomber au désespoir, rendus ivres devant le carrousel des images, enfermés dans la société du spectacle et fermer nos paupières sur des rétines saturées. Mais non, nous subsistons, et nous survivrons, et si ce n’est pas nous, ce seront d’autres, animé.e.s par la foi, en l’être humain, accordé au Tout Vivant. Oui, une société se construit dans l’amitié et la fraternité. Et une religion dans l’amour. Aussi, si nous y regardons bien, nous disposons d’un libre arbitre en ruine certes, mais encore d’intelligence, des moyens techniques pour nous relier, nos idées d’ensemble, nos projets de vie, nos communs. Et donc de la capacité à dénouer la fatalité. Mais le voulons-nous vraiment ?

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Pour aller plus loin :

Eva Jospin, “Grottesco”, 2026, Grand Palais, Paris.

Claire Tabouret, “d”un seul souffle”, 2024-2026, Grand Palais, Paris

“Livres des Prophètes”, la Torah, la Bible, le Coran…

Le Robert définit Catastrophe : nom féminin, (du latin, du grec, de kata- et strophê → strophe ; idée de « évènement final »)

I. 1. vieux, Dénouement tragique. « La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop sanglante » (Racine). 2. Malheur effroyable et brusque. ➙ calamité, cataclysme, désastre. Les catastrophes naturelles (cyclones, inondations, etc.). — loc. En catastrophe : d'urgence ; très vite. Atterrir en catastrophe. 3. fam. Évènement fâcheux. ➙ accident, ennui.

II. Math. Théorie des catastrophes, qui, à partir de l'observation de phénomènes discontinus (situations de conflit), cherche à construire un modèle dynamique continu.

Claire Tabouret, “d”un seul souffle”, 2024-2026, Grand Palais, Paris

Eva Jospin, “Grottesco”, 2026, Grand Palais, Paris.

tags: art, géopolitique, sculpture, peinture, art sacré, vitrail
categories: Expositions, culture, Société, Politique
Wednesday 03.04.26
Posted by Renaud GAULTIER
Comments: 1
 

La gratitude, pour commencer ?

Gratiae habitio (Merci merci merci), Renaud Gaultier 2025, https://renaudgaultier.com/blog/2026/2/17/oifruqbmoaovbsd078gxi4b53ybuwm

Quand nous pensons que tout nous est dû, que ce soit en raison de nos droit ou selon nos contrats, il nous arrive d’oublier de remercier celui ou celle qui nous procure un service ou un bien. Comme si cela allait de soi. Beaucoup des personnes qui dédient leur temps professionnel ou bénévole à l’amélioration de la vie des autres souffrent de ne recevoir sinon reconnaissance du moins un simple regard accompagné d’un merci. Poison contemporain ?

Il peut arriver que nous soyons pressés, dans une urgence supposée, pour ainsi négliger la relation à l’autre, aussi brève qu’un passage en caisse soit-elle. Mais si l’on y réfléchit bien, rien ne peut l’excuser. Ni le fait de téléphoner quand nous entrons dans une boulangerie, ni la façon dont nous sommes accueillis, parfois distraitement.

La technique nous a mis en face de machines dotées d’interfaces de plus en plus sophistiqués : de la pompe à essence au distributeur de snacks, du péage routier à la caisse automatique, du site du trésor public à l’assurance en ligne, de la commande de vêtements à la configuration de sa cuisine. Ces situations provoquent des moments parfois tendus, la machine impose son dialogue, suscite impatience et parfois colère. Nous devons nous y plier, une fonction ne se discute pas, la chose n’a rien à négocier, nous pouvons râler, tempêter, rien n’y fera. Même de mauvaise grâce, le client comme l’administré se soumettra, pas le choix.

Nous pouvons peut-être trouver là une explication à la difficulté à établir une relation égale avec l’autre dans une situation de service. Soumis à de multiples injonctions à tout moment de la journée et de la nuit, nous escamotons l’autre, l’humain, le non-machine et ainsi nous nous vengeons sur lui des humiliations techniques, nous le faisons “payer”.

Le recours aux substituts sous forme d’automate renforce cet isolement de chaque individu, mis en bulle cognitive, enfermé dans ses obligations virtuelles, déconnecté de la relation réelle, avec sa temporalité, son lieu précis, son flux. Comme si l’autre était réifié, objet parmi d’autres, ou pire fantôme (“ghost”) d’un lieu mort-né. Nous pouvons déplorer le développement des souffrances psychiques, interpeler les responsables politiques sur les questions de santé mentale, mais n’est-ce pas seulement quand cela nous touche de près, dans notre famille ou notre environnement professionnel ? Car enfin, est-il raisonnable de briser sa solitude en faisant glisser son doigt sur un défilement d’images agglomérés par un algorithme biaisé, ou encore, en questionnant une IA “conversationnelle” qui, à côté d’un tutoriel sur le soufflé au fromage parfois se permet de “donner généreusement” des conseils sur notre vie sentimentale et “répond” aux questions les plus existentielles ? Or Autrui ne se trouve ni sur une étagère, ni sur un catalogue, mais en dialogue. Ou alors cela porte un nom : la prostitution. C’est peut-être aussi cela, cette injonction à devenir “entrepreneur de soi”, une incitation à se prostituer, à ne se définir que dans les attentes des autres, ou les imposer sans égards, impudique en panique, objectivé jusqu’à la perte de soi, de chose à chose.

Si nous y réfléchissons bien, il nous faudrait sans douter retrouver le temps de dialoguer dans la complexité de la présence à l’autre, sans guide défini, dans les méandres incertains de l’échange entre personnes, nourri de paroles et d’attitudes certes, mais aussi de partages dans l’action. Peut-être aussi que nous devrions restaurer notre capacité à reconnaître l’autre comme soi-même, et pour commencer, à le saluer et le remercier pour son humanité et sa présence. Et ce que nous pourrions tisser là, au quotidien, devrait souhaitons le, finir par ressembler à un embryon de société dans laquelle nous retrouverions peu à peu notre place. Comme une conduite politique du quotidien, à notre échelle, libre, égale, fraternelle.

tags: société, philosophie, éthique, morale
categories: Société
Tuesday 02.17.26
Posted by Renaud GAULTIER
 

IA, si humain, trop humain ?

N’en déplaise aux adorateurs de l’innovation technologique, la question de l’Intelligence Artificielle (IA) ne se pose pas en termes de progrès technique comme souvent en la matière mais de choix de société, voire osons le mot, de civilisation. Certains acteurs du secteur et non des moindres s’inquiètent des conséquences pour notre humanité, d’autres cherchent à nous apaiser, parce que selon eux, depuis l’invention du chemin de fer, « les gens » ont toujours des réticences à accepter la nouveauté technique. Et si le débat était ailleurs ?

Revenons un moment à une époque où la technique entame sa marche triomphale, par le fer, le feu et le charbon, quand Dostoïevski (1821-1881) raconte une histoire sensée expliquer la modernité, ainsi l’épisode du Grand Inquisiteur dans son roman « Les frères Karamasov ». Au temps de l’inquisition espagnole, au XVIème siècle donc, Jésus, de retour sur terre, est arrêté par la police religieuse. Là, son chef explique au « Fils de l’Homme » que la proposition révolutionnaire d’instaurer l’amour et la liberté sur Terre est une dangereuse aberration, dont les humains ne veulent pas. Pour le Grand Inquisiteur, il faudrait plutôt se conformer à l’enseignement tiré des trois tentations du désert auquel seul un être héroïque comme Yechoua a pu résister. Ainsi, les humains veulent du mystère, des miracles et de l’autorité. Rappelons-nous, lors de cet épisode biblique, Satan incite l’ascète du Jourdain à changer les pierres en pain, puis à sauter de la falaise pour voler en compagnie des anges et enfin de prendre possession de toutes les terres qui se présentent à lui pour les gouverner.

Nous pouvons y voir comme une étrange similitude avec les choix que les développements ultimes de l’IA nous imposent. Chacun s’accorde en effet à considérer qu’il existe une boite noire dans les réseaux de neurones artificiels auquel personne ne peut plus accéder, un mystère donc (imaginez si nos ingénieurs avouaient ne rien comprendre au fonctionnement d’une centrale nucléaire…). Mais aussi que les bénéfices attendus, en imagerie médicale par exemple, permettront de résoudre bien des problèmes jusqu’ici insolubles, un vrai miracle algorithmique nous dit-on. Et qu’enfin la puissance conférée par la maîtrise des IAs donnera aux individus et plus encore aux organisations des capacités encore jamais vues, la puissance ultime et sans limites.

De ce fait, nous pouvons acter que la question est ontologique, autrement dit, ce que signifie être humain. D’ailleurs, ceux qui investissent sans compter dans ces architectures neuronales sont les mêmes qui prônent le long-termisme et le transhumanisme. Ici, le désir de puissance, le miracle de vaincre la mort s’accommode ici bien d’un mystère jamais explicité : que deviendra notre humanité enserrée dans ces réseaux intelligents ? Certains esprits énoncent que l’usage d’un outil dépend de son usage et de là de son propriétaire, qu’il ne faudrait en aucun cas ralentir cet essor, comparé à un « nouvel âge des Lumières » (sic). En plein changement climatique d’origine humaine, si l’on considère que l’incapacité politique pour faire face aux crises de l’anthropocène est sans doute le marqueur global et majeur de ce XXIème siècle, nous voilà rassurés. Nous pourrions d’ailleurs nous demander si la ruée vers l’or de l’IA ne dissimule pas une croyance qui établirait que cette technologie nous sauvera des misères que les progrès passés nous infligent. Miracle, encore, pensée magique de geek, toujours. Mais perspectives d’enrichissements incommensurables, aussi.

Il existe bien encore dans nos démocraties des personnes instruites qui pensent pouvoir réguler les pouvoirs de l’IA. L’Europe s’en préoccupe, les États-Unis aussi. Ailleurs, la question ne se pose pas. La course à l’armement pour dominer le monde sans partage est lancée depuis longtemps déjà, rien ne fera renoncer les compétiteurs. Les firmes qui investissent et produisent ces IAs lèvent des fonds colossaux, là non plus rien n’indique un ralentissement. La seule chose dont nous sommes sûrs, c’est que ces IAs donneront à leurs maîtres des capacités de contrôle et de destruction jamais atteintes. L’Être à jamais vaincu par l’Avoir ? L’IA nous pose à nouveau une question que nos conforts, du moins pour la partie occidentalisée de l’humanité, avaient pour un temps effacé. Et nous sommes sans réponse.

Dans le récit biblique, il est bien question de notre désir de jouissance sans frein, de nos appétits féroces et insatiables et pour finir de ce pouvoir absolu qui nous couronnerait faux Dieu. Notre temps voit ce moment advenir et nous sommes nus devant l’impensable. Et si le Grand Inquisiteur ne s’est pas trompé, il nous resterait alors l’illusion ou l’effroi.

Ill. “Roi du Monde ?”, huile sur toile, 162x130, Renaud Gaultier 2022.

 F. Dostoïevski (1821-1881), “Les Frères Karamazov” (1880), Trad. A. Markowicz, Babel 2002.

Pétition pour demander un moratoire sur l’IA :

https://www.liberation.fr/economie/economie-numerique/lintelligence-artificielle-risque-majeur-pour-lhumanite-une-petition-mondiale-reclame-un-moratoire-de-six-mois-20230330_FCER5AORZBATBFQPZAMNNGCVD4/?redirected=1

 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/03/intelligence-artificielle-la-petition-portee-par-elon-musk-a-scie-deux-fondamentaux-de-l-ideologie-de-la-silicon-valley-le-culte-de-la-performance-et-le-parasitisme-de-l-etat_6171845_3232.html

 

Yann Le Cun (Meta), se prononce contre la régulation de l’IA :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/03/intelligence-artificielle-la-petition-portee-par-elon-musk-a-scie-deux-fondamentaux-de-l-ideologie-de-la-silicon-valley-le-culte-de-la-performance-et-le-parasitisme-de-l-etat_6171845_3232.html

 

Geoffrey Hinton on AI dangers :

https://www.wired.com/story/geoffrey-hinton-ai-chatgpt-dangers/?utm_medium=social&utm_social-type=owned&utm_source=facebook&mbid=social_facebook&utm_brand=wired&fbclid=IwAR1JgibySlheyRO7KbehWg1zMLxiJtA7eO6h-anaulthVhJkncodxeTGx9w

tags: IA, société, philosophie, éthique
categories: IA, Société, Politique
Thursday 05.11.23
Posted by Renaud GAULTIER
 

I.A. : sous les octets le plagiat ?

“Qu’importe le flacon pour vu qu’on ait le prompt ?”, Renaud Gaultier + Midjourney, décembre 2022.

Il fallait s’y attendre, avec la crainte d’un nouvel hiver de l’IA et pour relancer l’attractivité du secteur auprès des investisseurs, le secteur riposte par un détour auprès du grand public. Quoi de mieux que l’industrie distractive (entertainment) pour lancer une vaste opération de séduction. Alors, les sites d’algorithme de requête textuelle pour générer et éditer des textes, (ChatGPT ex GPT3 by Open AI), ou des images, (par ex. Dall-E2, Stable, Jasper, Midjourney), etc, souvent sur base GPT-3) ont répandu leurs attractions de façon virale sur les réseaux. Certains annoncent la mort de leur métier, journaliste, professeur, juriste, designer, architecte, d’autres se félicitent d’un accroissement des possibilités de création. Redistribution ?

En cette fin d’année, les communautés dites créatives s’agitent autour du pillage ou du plagiat exécuté à la vitesse des quantas par des ordinateurs boulimiques. Le copyright et le droit d’auteur sont une nouvelle fois mis à mal par le numérique. Souvenons-nous de l’affaire des samples en musique, cela n’a rien de nouveau. Concernant les musiques dites actuelles, qui depuis les années 80 empruntent sans vergogne des sons rarement libres de droits, il a fallu attendre 2019 pour que soit édictée une directive européenne à ce sujet. Le coût d’une action juridique étant dissuasif, peu déposent plainte. Sans compte que nombre de pays se contrefichent du droit d’auteur ou du copyright, suivez mon regard (Turquie, Chine, …). Alors, quand le cyberespace supplante les territoires administrés, seul demeure le rapport de force. Google contre les médias écrits et les agence de photographes, nous savons de quel côté penche la balance des paiements, pardon, de la justice. Ding Dong.

Mais des actions collectives voient le jour, ainsi des programmeurs attaquent Microsoft pour usage déloyal de leurs lignes de codes*. Car le cœur du problème est bien la productivité de la machine cybernétique. On estime à plus de 6% les gains réalisés avec un logiciel d’assistance à la programmation comme Copilot. Alors pourquoi les industriels de l’IA s’intéressent-ils donc aux générateurs de formes textuelles ou imagières, en attendant le design, l’ingénierie, le bâtiment. Vraisemblablement pour trois raisons : entrainer leurs machines (deep learning), recruter des adeptes pour faire tomber les barrières éthiques puis règlementaires et lever des fonds. Nous assistons là au cycle habituel de l’innovation numérique, avec la course de vitesse entre premiers entrants et majors qui attendent de récupérer la pépite, ambiance ruée vers l’or, donc. C’est bien connu, le grand bordel Californien façon Wild Wild West se perpétue toujours, moins l’humour car les libertariens ne rient jamais sauf quand ils tuent. Argh.

Mais intéressons-nous aux conséquences créatives. Un algorithme va chercher par itérations via un prompt des morceaux de texte ou des images pour les mixer de la façon la plus cohérente possible. On a donc adjoint un DJ à Google. Youpi, une gigantesque machine à biais ! Ben oui, on parle ici de langage, donc de culture et de ce fait d’interprétation selon le requérant et/ou le programmeur. Si un mot (signifiant) équivalait à une définition stable (signifié), cela se saurait. Et c’est donc là que la séduction du génie – bon ou mauvais selon les représentations – opère sa magie : se soumettre à l’aléa, fermer le sens par une multiplicité de détails ou au contraire laisser l’œuvre ouverte, réitérer comme on gratte un jeu. Cela revient à parier sur la machine. Nous les bipèdes adorons jouer, alors nous jouons, et puis nous nous lassons. Il suffit de se balader sur les salons virtuels de Midjourney sur Discord pour, sauf exception, s’affliger des résultats. Une question d’imaginaire ambiant, sans doute. Le cul étant prohibé sur les sites licites, ce sera donc mangas et fantasy. A contrario, un professeur de design graphique cinquantenaire et hautement qualifié peut étendre le champ culturel de ses élèves par le recours à ces jeux graphiques, aux côtés d’autres exercices. Hautement profitable pour réintroduire une notion de concept par l’énoncé texte**. Hum.

Un auteur de BD, Steve Coulson***, a lui sauté le pas. Il parle de méthode Marvel, logique avec les super pouvoirs conférés par l’IA, et de haïku dans la composition d’un prompt. Après une succession d’itérations il assemble ce qui pourrait faire une histoire. Il évoque ainsi le jazz d’improvisation. Cela illustre l’approche d’un homme habile et instruit, doté d’un vocabulaire étendu, qui sait puiser dans ses connaissances matière à illustrations, poétique en un mot. A la lecture, force est de constater que copyright et droits d’auteur sont balancés dans la même benne que l’originalité, érotisme héroico-fantastique SF compris. Mais cela reste une expérimentation, forcément limitée. Nous pouvons imaginer que Hollywood et les plateformes de type Netflix sont ravis, leur propos ayant toujours été de limiter leurs risques par la recherche de la martingale du succès, reproduisant leurs fictions telles des mêmes à la chaîne. Wham.

Une question demeure : écrire un prompt fait-il de vous un auteur ? Étant donné que l’IA apprend tout le temps de tout le monde, le même prompt sera interprété différemment selon le moment où la commande est formulée. Un musicien qui lit une partition fait de même, un comédien qui joue son rôle également, alors ? Une expérience qui consiste à éditer toutes les semaines la réponse pourrait donner une indication sur l’état de l’art de l’IA, work in progress toujours. Vous pouvez être certain qu’une installation mettant en scène ce procédé est déjà élaborée quelque part et se retrouvera sous peu au MOMA. It’s AI economics, stupid ! Ouarf.

Pour des activités à faible valeur intellectuelle ou créative***, comme la copie – le mot en lui-même annonce le plagiat - d’un étudiant moyen ou d’un éditorialiste au mètre, cela ne changera pas grand-chose, il suffira de remplacer le logiciel de détection de plagiat (Compilatio ou Urkund par exemple) par un algorithme d’analyse de texte qui à l’instar des générateurs de jugements juridiques procèdera à une évaluation toute médiocratique. A éducation massifiée, traitement par lots. Cela épargnera nos arbres mais encombrera les serveurs pour aboutir à un appauvrissement que d’aucuns craignent déjà***. Vous voyez, quelque chose comme des machines qui corrigent des machines qui alors deviennent les seules productrices de langages. Euh, suicide de la pensée ? Parce que le recyclage textuel ne peut durer à l’infini et la flemme ne garantit pas toujours l’accroissement de l’intelligence collective... Mais nous assisterons peut-être à l’avènement d’une nouvelle élite, instruite et riche d’une littéracie de l’IA qui alors pourra sidérer nos existences sans complexe. Ah, asservir sous couvert d’émancipation, le rêve toxique des tycoons de San Francisco, Paris, Shangaï, Séoul ou Johannesbourg. Et nous, petits atomes pensants encore épris de liberté, y consentirons-nous ? Nous le faisons déjà plus ou moins, avec les Gafam et Batx, mais pas d’inquiétude bonnes gens, d’autres prennent déjà le relais. L’arbitrage sera peut-être énergétique : les serveurs ou l’alimentation, à moins que ce ne soit des drones agricoles obéissant à des prompts qui nous nourriront de gelées post-apocalyptiques ? Gloups.

A ce stade, nous pouvons d’ores et déjà anticiper une coexistence plus ou moins conflictuelle des modes de production intellectuelle et créative, guère plus. L’incertitude, bébé, l’incertitude. Mais hormis pour les industriels de l’IA, celle-ci ne constitue pas un horizon en soi, à la différence de ses applications les plus profitables. Pour nous, les conso-citoyens du numérique, nous aimons certes jouer, mais nous prétendons aussi à la reconnaissance par autrui, voire se reconnaître - se désaliéner ? -dans l’objet co-produit. Et rendre visible notre intention, échanger du désir, troquer du sens. Vivre en société, quoi. Et si le champ cognitif est saturé d’IA corrodée, il nous restera toujours quelques interzones, entre le hacking sauvage et la ZAD intellectuelle. Boum.

Capture d’écran, anonyme + Midjourney, décembre 2022.

Prompt : commande à l’IA, généralement sous forme d’une suite de mots.

 Plaintes : Dans Bilan.ch par Emily Torretini, le 10-11-2022. https://www.bilan.ch/story/la-premiere-plainte-collective-contre-une-ia-souleve-la-question-des-droits-dauteur-294110807713?fbclid=IwAR0xghVgPINCx2t7c5ytjyqVI2CoTjl-9CM4Vy8fh1tO_VBJGikuVLKWyxk

https://www.cbr.com/comics-industry-collective-stance-ai-artificial-intelligence-art-usage/?fbclid=IwAR05Chbuj_PUDA3uAfPSgsq6Uxodfn2ipFgdluHhE3FThrhswkoX9y29USg

 ** Etienne Mineur : https://etienne.design/portfolio/sidebar-stack-4-2/

https://wexperience.fr/blog/podcast-ia-dall-e-midjourney-avec-etienne-mineur-designer-inventeur-et-co-fondateur-de-volumique/

*** Steve Coulson + Mid Journey, Exodus, 2022 : https://www.dropbox.com/s/tigij1c2o0n2hvr/EXODUS_001.pdf

**** Plagiat universitaire : https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/comment-l-outil-d-intelligence-artificielle-chatgpt-bouscule-le-monde-universitaire-20221226

Addendum. Depuis la rédaction de cet article, le 5 janvier 2023 un étudiant de Princeton (USA) déclare avoir créé un algorithme de détection de l’usage de ChatGPT dans un document universitaire. La course a l’armement serait donc lancée ? https://www.businessinsider.com/app-detects-if-chatgpt-wrote-essay-ai-plagiarism-2023-1?r=US&IR=T

Et ChatGPT annonce le 5 janvier mettre au point un filigrane codé dans les textes générés par l’IA pour permettre de les repérer, à suivre... https://www.presse-citron.net/chatgpt-va-proposer-larme-ultime-contre-le-plagiat-de-lia/

***** IA Pollution : https://trustmyscience.com/textes-generes-par-ia-polluent-internet/

“apocalypse, post-nuclear, survivalists, monsters”, Renaud gaultier + Midjourney décembre 2022.

“creative, anthropocene, new energy, futuristic, buyant life, AI”, Renaud Gaultier + Midjourney décembre 2022

tags: IA, inteliigence, société, éthique
categories: IA, Société, culture, Art
Wednesday 12.28.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

Ces heures d’hiver, si incertaines.

Our hours in winter, 2022.

Quand nous cessons de nier le temps et son corollaire le climat mais qu’au contraire nous nous laissons investir par l’air ambiant, la vie devient atmosphérique. Alors le temps distille son écoulement, et ses multiples variations jusqu’ici imperceptibles. Nous respirons à nouveau.

Sous les averses de contraintes antagonistes et répétées, nous tous apnéistes de la terre, il nous semble de plus en plus ardu de trouver notre souffle. Sous les injonctions qui précipitent la réalité dans un abime sans lumière, fixer son attention sur la lueur qui subsiste devient presque impossible. Les voies sont multiples, et certaines, les plus modestes, ne prétendent pas mener quelque part. Soumis à une crise écologique sans précédent dans l’histoire, tout le vivant est menacé par le désir de posséder toujours plus, certes, mais l’Être est lui aussi menacé d’extinction. Car les temps, les nôtres, les vôtres, les leurs, ceux des vivants, des non-humains comme des machines sont emmêlés et nous ne parvenons plus à distinguer l’écheveau même qui les réunit. Mais pourquoi le devrions-nous ? Pour que faire ? Lisser la trame pour en faire un récit sinon choral du moins lisible ? Ainsi les séries, vues depuis des plateformes accessibles en ligne, nous donnent à croire à des identités fragmentées, en conflit avec elles-mêmes et les autres, dans une diversité sans solution, dans un déchirement continu. Il est d’ailleurs cocasse de noter que beaucoup de ces fictions racontent des disparitions, et bien souvent d’enfants, que vient élucider une enquête invariablement ponctuée par la découverte de cadavres en décomposition, plus ou moins mis en scène. Rituel du meurtre, même de la fiction, loi des séries. Ces romans coûteux, lourds d’images et de sons, disent peut-être la perte de nos innocences, de ce que étymologiquement, nous ne savons pas ou plus. Le caractère dérisoire de nos tentatives, l’illusion de nos quêtes éperdues, nos bonheurs en avant de nous, nos regrets éternels et les nostalgies qui ne passent pas. Des enfants morts. A longueur d’épisodes, en résonance avec nos pensées assassines et la tuerie du temps ordinaire, Nous perdons, nos pleurons, nous mourons, nous enfouissons comme s’il nous fallait sacrifier encore et encore au cycle du mythe originel et imparable. Mais bon sang quel manque devons nous combler pour disparaître ainsi dans cette répétition compulsive, cet alignement de pierres tombales ?

Alors nous succombons à la frénésie, la colère et le ressentiment, avant que tout retombe, car il en va ainsi de la chute des corps depuis l’origine, météorites plus ou moins instruites de la fin des choses. Nous cliquons et nous indignons sans nous engager. Nous nous rebellons seuls, reclus dans nos monades numériques. Nous étouffons de nos contradictions. Nous sommes gorges nouées, pieds et mains liés, en nous-mêmes-écrans. Nous nous abandonnons à l’illusion sans joie, ce trop plein de frustrations qui alertent nos sens et obèrent l’écoute comme la vue.

Mais sous quel empire vivons-nous donc ? Les corps constitués ? Démembrés. Eglises et religions ? Désenchantées. Partis politiques ? Désertés. Etats ? Décrédibilisés. Science ? Déconsidérée. Technique ? Obsolescence toujours recommencée. Progrès ? D’effets pervers en rebonds, il se déconstruit sous nos yeux. Façonnés par une histoire fabriquée, terrible accumulation d’innovations et de conquêtes, nous faisons maintenant l’expérience des limites physiques et en concevons une certaine mélancolie, cela s’appelle l’anthropocène, notre temps à tous. Les moments humains, après avoir accéléré jusqu’à soumettre la matière dans ses particules les plus élémentaires, longent maintenant une asymptote, l’infini rendu possible des combinaisons et des interactions dans un espace multiversel, du moins selon la croyance en cours. La planète rouge pour les uns, les écrans aux reflets bleus pour les autres. Et pour tout ceux aux franges de l’existence, majorité invisible et oubliée, des expédients, des ersatz et des pannes.

Car enfin, qui donc peut encore prétendre à la maîtrise des horloges ? Le temps est fertile en soi. Vouloir tout cadencer à la pulsation tyrannique d’un processeur, d’un réseau social ou d’un calendrier - “organizer” - voire d’un projet politique ne transcrit pas autre chose qu’une quête de pouvoir aussi vaine qu’abusive. Proposer un rythme, une enveloppe, une modulation de fréquences et des espaces en jachère ne constitue pas un impératif qui vise à escamoter le monde mais au contraire à tisser une texture de relations sensibles, dans un temps doux, loin des colères des dieux et des hommes inquiets. Ne plus appartenir aux meutes. Ne plus subir. Ne pas se situer en surplomb, stylite numérique ou philosophe mécaniste. Simplement faire avec en prenant le temps, et accomplir une possibilité parmi d’autres, avec soin.

Et reprendre sa respiration. La laisser s’unir aux éléments, souffle minéral, poussière de temps, vapeur d’étoile.

Fragile January, 2022.

Bandes son possibles ?

Eliane Radigue, “Kyema Intermediate States”, 1988 : https://www.youtube.com/watch?v=rkhIIKe0ju8

David Sylvian & Holger Czukay, “Plight”, 2018 : https://www.youtube.com/watch?v=KUkugKK2N7Y&t=18s

“PLIGHT & PREMONITION / FLUX & MUTIBILITY”, Grönland Records : http://www.davidsylvian.com/discography/albums/david_sylvian_holger_czukay_plight_premonition_flux_mutibility.html

tags: poésie, art, éthique
categories: Société, culture
Wednesday 01.26.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

La Mystique O’Keeffe

Georgia O’Keeffe, Centre Pompidou, 8 septembre - 6 décembre 2021

Pompidou présente Georgia O’Keeffe et répare ainsi une certaine absence des collections nationales et le relatif désintérêt du public français. Cette fois, le succès est au rendez-vous et les vagues se pressent au dernier étage de Beaubourg. Plusieurs réflexions incidentes m’ont occupé suite à la visite d’une exposition chronologique somme toute assez convenue. Étonnements.

La facture, lisse. Dans la façon de peindre, il y a les années trente du surréalisme européen, une touche claire, propre, presque invisible laissant voit la trame de la toile, serrée. Des à-plats qui s’apparentent à des dégradés de logiciel pour illustrateur. Une ambiance à la Magritte, avec une lumière d’un autre monde.

L’éclat, éblouissant. La couleur de Georgia O’Keeffe est vive, éclatante, soulignée de contrastes forts. Cela explique peut-être le peu d’entrain des français, qui à l’époque préféraient, jusqu’à l’irruption de la révolution pop, les teintes terreuses, les gris dégradés et les noirs épris d’absolu. Là, tout au contraire, une joie déborde de la toile, vitale, irrésistible. précurseur à sa manière du Colourfield qui dominera après guerre, mais elle, elle n’hésite pas, jamais.

L’échelle et le format, intimes. Il a beaucoup été glosé sur les métaphores anatomiques voire sexuelles de ses paysages. Crues parfois. Mais ce qui surprend est la taille réduite des formats de cette arpenteuse de grands espaces de l’ouest américain. Nous aurions attendu des huiles en cinémascope, nous sommes face à des tableaux pour intérieurs européens. La surprise du format accentue la perte de repères engendrée par un jeu sur l’échelle, tout en dilatations incongrues, fleurs géantes et ossements en expansion.

La composition, centrée. Là réside peut-être l’élément qui incite à la mystique, cette centralité qui aspire le regard et nous perd, une porte de perception ouverte sur des infinis d’une gravité abolie.

Toute sa vie durant, Georgia O’Keeffe a su répondre d’une grande liberté d’être et de faire et témoigner d’une exigence éprise d’absolu. Elle, qui avait su transgresser les pudeurs de son époque en se montrant nue à New York, s’est échappée avec brio de l’emprise viriliste des peintres américains du XXème. Aussi, sa force de conviction déborde sans peine les catégories habituelles. A l’instar d’un de Staël, elle ignore volontairement la distinction entre abstraction et réalisme figuratif. Elle transfigure. Et nous emmène. Loin. Au delà de Santa Fé et comme enfin libérés des folklores du pop circus. Sur la seule piste de ses visions.

L’apprentissage, Renaud Gaultier 2021

tags: art, exposition, peinture
categories: Expositions, Art, culture, Société
Monday 11.29.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

Déconstruire le Capitalo(s)cène

Mettre à nu ? Renaud Gaultier 2021.

Il est honnête de souligner, après l’échec sans surprise de la dernière COP 26, que les parties prenantes du capitalisme légal ont peu à peu pris en compte un certain nombre de problématiques sociales, environnementales, animales et plus largement planétaires. Quand les états frappés d’incapacité ou bloqués par un exercice par trop vertical du pouvoir font défaut à leurs citoyens, les organisations économiques bricolent des solutions sur le terrain du travail. Entreprise, nouvelle frontière climatique ?

La RSE, responsabilité sociale et environnementale, est un acronyme qui recouvre toutes sortes de pratiques vertueuses qui donnent lieu à l’établissement de classements et de publications. Comme toujours quand il s’agit de firmes, l’auto régulation affichée se partage entre déclarations d’intention et objectifs ambitieux sinon invérifiables. Mais le fait est là, les actionnaires sensibles à l’image de marque de leurs investissements sont désormais incités à faire pression pour infléchir des politiques qui génèrent des externalités négatives. Procès et campagnes de presse permettent ainsi à des ONG de dénoncer les usages d’une mondialisation parfois sauvage.

Une invention venue des Etats-Unis, l’entreprise à mission, vise à contenir les excès de stratégies actionnaires court-termistes et y substituer la notion de bien commun. Dix ans plus tard, le modèle gagne doucement l’Europe et la France, sans rallier pour autant la majorité des acteurs. Le conflit devient vite idéologique, un patron d’un géant de l’agro-alimentaire s’est vu débarqué sans ménagement - management ? - suite à la transformation de son objet social. Ainsi la finalité lucrative se voit augmentée d’un bénéfice social, ou public ou commun. Un conseil de l’objet social s’ajoute ainsi au conseil d’administration usuel. Nous verrons si ces dispositions adoptées librement suffiront à modifier nos contextes de vie et surtout si elles répondront en proportion aux urgences climatiques.

Les économistes et les entrepreneurs se rejoignent parfois dans le questionnement des instruments de mesure : le PIB pour les premiers, le bénéfice pour les seconds. La tenue de colloques savants sur la “post-croissance” abonde de résolutions communes en faveur de l’adoption d’autres critères d’évaluation de la qualité d’une organisation. Le terme même de performance est évidemment remis en cause. Le modèle capitaliste classique repose sur une pensée magique, celle dite du ruissellement. Or la croissance fétiche des pays membres de l’OCDE n’a pas suffi à assurer la prospérité pour tous, loin s’en faut. Le modèle du welfare state, conçu pour compenser les inégalités de revenu, d’accès à la santé et à l’éducation est déclaré quasiment en faillite depuis trois décennies. En effet, la dette des états, accentuée à chaque crise, plombe le renouvellement des infrastructures comme le transport et l’énergie. Indicateur phare des phases de reconstruction après guerre (WWII) le PIB est donc impropre à qualifier une économie à lui seul. Par ailleurs, la contagion du management et de son corollaire le contrôle de gestion jusque dans les politiques publiques a fini par y importer certaines “vallées de la mort” du désinvestissement dont les systèmes de santé et les infrastructures de transports sont les victimes. Enfin, des firmes en situation de monopole non régulé tiennent en respect ou à leur merci des institutions ou des états réduits à l’impuissance, menaçant parfois les libertés publiques.

Ce qui nous - citoyens, entrepreneur, salariés, consommateurs - doit nous amener à revoir les grilles d’analyse d’une économie ou d’une entreprise. Cela invite alors à interroger le cadre idéologique voire philosophique qui a présidé à la constitution d’indicateurs que d’aucuns considèrent comme intangibles. Depuis de nombreuses années, comme par exemple la comptabilité dans le sillage de la chercheuse Eve Chiapello, les instruments de gestion sont revisités sous l’angle sociologique, politique et philosophique. Depuis, de nombreux académiques se sont intéressés à ces outils obscurs de la gestion. Pour construire de nouveaux modèles, imaginer le comment est aussi important sinon plus que le quoi et le pourquoi. Les arnaques récentes au prix du carbone ou encore à la compensation par la reforestation doivent nous inspirer une nécessaire prudence.

Déconstruire notre capitalo(s)cène commun passe par le démantèlement de nos préjugés validés par des instruments obsolètes. Un metoo#management ?

Pour aller plus loin :

Patrick Gilbert et Damien Mourey (coord.), Philosophie et outils de gestion, Editions EMS, 2021

Collectif, Entreprise et post-croissance, Editions Prophil, 2021

Gaël Giraud avec Felwine Sarr, L’Economie à venir, Les Liens qui libèrent, 2021

Alexandre Monnin, Emmanuel Bonnet, Diego Landivar, Héritage et Fermeture, Editions Divergences, 2021

tags: écologie, politique, environnement
categories: Société, Politique
Friday 11.19.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

Woke et méta-univers, cette aliénation qui vient ? 

Différences, quelles différences ? Renaud Gaultier 2021

Nous sommes endormis et nous devons apprendre à rêver éveillés, telle est l’injonction paradoxale du moment. Des activistes nous sermonnent depuis leur chaire médiatique, nous tous coupables d’oppression envers une communauté dûment identifiée, tandis qu’un réseau social monopolistique nous invite à rejoindre un monde parallèle et merveilleux. Petit bilan de notre aliénation ordinaire.

Contrairement à la foultitude de réactionnaires de tous bords qui se sentent outragés par le wokisme venu de ce « nouveau monde » si impérieux, je n’ai rien contre le fait de réexaminer l’histoire de l’occident et d’en exhumer ses tragédies. Que nous rendions justice aux peuples « indigènes » et premiers, aux colonisés et aux femmes, aux homesexuel-le-s et aux transfuges de toutes obédiences me parait utile sinon indispensable, ne serait-ce que pour éviter de rééditer ces drames. De remettre au goût de jour la notion de « race »  me semble a contrario pernicieux, même sous un louable prétexte. Je m’en tiens en effet à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme point de départ, n’en déplaise aux tenants de tous les particularismes. Oui, je suis universaliste option multiversel, raison pour laquelle je pense que les entorses faites à ces principes doivent être corrigées et que les régimes qui persécutent ou ostracisent doivent être dénoncés et combattus. Question de fraternité humaine d’abord, de liberté pour toutes et tous et d’égalité partagée, cela va de soi. Car finalement, ce que réclament les partisans d’un wokisme militant, c’est tout simplement l’application universelle des droits humains. Et que leur origine soit hébraïque, grecque, latine, médiévale ou renaissante n’y change rien. Pour bien illustrer mon propos, les évangélistes latino-américains qui convertissent de force les populations autochtones au Brésil contreviennent gravement aux lois qui devraient les régir, en tout premier lieu le droit inaliénable au libre-arbitre. Nous pourrions citer les « conversions » des homosexuels par des sectes catholiques jusqu’en France, c’est la même abjection.  De réclamer une exception communautaire pour faire respecter un droit universel est pour le moins paradoxal. Un droit humain ne souffre aucune exclusion, point.

Il convient ici de faire la distinction entre ce qui relève du regard des autres, le préjugé racial par exemple, de la construction intrinsèque d’une identité. Un individu mis au ban ou dépouillé de ses droits civiques parce que « noir » va finalement intérioriser cette relégation, ce qui est le but de ces politiques immondes. Mais il n’en est pas l’auteur. A contrario, une personne qui choisit une sexualité ou un genre, élabore sa personnalité sur des bases qui lui appartiennent, sans répondre à aucune injonction initiale. C’est alors que le regard des autres change, selon le degré de tolérance de la société qui l’environne. Les personnes LGBTQI déclarent et assument leur liberté d’être, c’est infiniment respectable et constitue un bon indicateur de liberté civique. 

Malheureusement, le mouvement d’émancipation woke, encore une fois nécessaire à bien des égards, conduit souvent, telle une nouvelle église tendance mao, à des exclusions qui font peu de cas des libertés d’être, de créer, d’inventer. Pour le dire simplement, une femme iranienne doit pouvoir jouer le rôle d’un transsexuel juif, ou alors aucune rationalité, aucune sensibilité et encore moins d’empathie ne nous sont laissées. L’appropriation culturelle du blues par des rockers blancs, du yoga par des européennes ou du bouddhisme tibétain par des californiens est précisément un signe d’humanité en création. Créolisation diraient certains, et bien pourquoi pas ? Si cela peut nous éviter des guerres civiles… Nous pourrions regretter l’époque ou des artistes, souvent au risque de leur vie, transgressaient les limites du genre, de la sexualité, de la classe sociale et de la couleur de peau. Aujourd’hui, un certain fanatisme l’interdirait, et David Bowie serait alors mis à l’index.

Nous vivons une époque où des idéologues à court de raisonnement voudraient imposer une assignation à résidence généralisée, en d’autres termes réduire l’identité d’une personne à son origine, son genre ou sa sexualité. Cela arrange les furieux, qui trouvent les justifications à leurs délires identitaires, qu’ils soient nationalistes, racistes ou antisémites.

Ce n’est pas fortuit si des géants de la psychologie sociale industrielle comme Facebook ont choisi de devenir les promulgateurs du méta-univers*, le fameux métavers. Car, lorsque une société a été atomisée, la violence s’installe, guerre de tou-te-s contre tou-te-s. Alors vient le besoin de s’échapper de ce monde hostile. Le besoin d’un espace de liberté fait rêver, les Gafam nous le vendront par abonnement. Nous troquerons ainsi une aliénation contre une autre sans jamais trouver de solution. Parce que nous avons abandonné l’idée même de société, la collectivité marchande ne nous permettra plus que l’expérimentation virtuelle d’illusions immersives, une créativité programmée sur menu déroulant, un ersatz de vie sensible, pour nourrir un Léviathan toujours plus avide. Là, nous pourrons dans un jeu de rôle apparemment illimité, essayer des vies autres, séduire des êtres inaccessibles, oppresser nos dominants, libérer notre part animale et compenser nos échecs. Et nous paierons le prix. En dollar, tout d’abord. En addiction ensuite. En perte cognitive enfin. Tout cela pour fuir notre réalité, celle dont nous ne voulons plus assumer la responsabilité, en soi et en société. Pour tenter de survivre dans un gigantesque parc à thème, caméras sur les pylônes et satellites au dessus. Sans ne plus rien inventer.

Un cauchemar dystopique se met en place sous nos yeux et nous ne faisons rien. Comme si la Loi n’existait plus, comme si les droits humains n’étaient qu’une particularité culturelle. Relative, forcément relative. Et pourtant les corps. Et pourtant la gravité. Et pourtant la terre. Habiter son corps et notre terre, ce devenir bientôt impossible ?

Différence, quelle différence ? Renaud Gaultier 2021

*Premières fictions de méta-univers, parmi d’autres : 

Le Deuxième Monde, Cryo Interactive et Canal+ Multimédia 1997 : https://www.youtube.com/watch?v=hMpm1G_WK6I

Alain Della Negra et Kaori  Kinoshita, « Le chat, le Révérend et l’Esclave », documentaire, Films Capricci 2010 : https://www.youtube.com/watch?v=kw8j-A6qeCE

 Lana & Lily Wachowski, Matrix, Warner 1999 : https://www.youtube.com/watch?v=m8e-FF8MsqU

 Wang Dong Hyuk,Squid Game, Netflix 2021 :https://www.allocine.fr/series/ficheserie_gen_cserie=29898.html

Une liste de films pour approcher les mondes virtuels par la fiction : https://www.cinetrafic.fr/liste-film/477/1/les-mondes-virtuels

tags: société, philosophie, éthique
categories: Société, Politique, culture
Monday 11.01.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

Le pays aux volets clos

Pen Bron, espace naturel protégé.

Pen Bron, espace naturel protégé.

Quelques articles dans la presse locale puis nationale se sont fait l’écho cet été d’incivilités à l’endroit de résidences secondaires de bord de mer et de leurs habitants*. Tags, insultes, vandalisme. Après deux années COVID marquées par de longues séquences confinées, des tensions jusqu’ici latentes sont apparues au grand jour. Les raisons sont multiples. Tour d’un horizon bouché.

Economie du logement tout d’abord. Ainsi, les agents immobiliers de la région de Vannes se réjouissent de l’augmentation des prix de plus de 20% en un an mais déplorent le manque d’offre. Effectivement, il faut une décennie pour lancer et mener à terme des opérations d’urbanisme résidentiel, les programmes tardent à être construits. Conséquence : les « autochtones », « qui vivent et travaillent au pays », n’ont plus les moyens d’habiter en bord de mer même s’ils y exercent leur emploi. Les zones pavillonnaires s’éloignent ainsi de plus en plus des centres d’activité et avec elles les contraintes sur les déplacements quotidiens. L’une des figures des gilets jaunes habite le Morbihan, ce n’est sans doute pas le fait du hasard. 

Qualité de vie pour certains seulement. Depuis longtemps, en Bretagne sud, les travailleurs pauvres habitent au nord de la voie express N165, laissant aux retraités les plus aisés des villages balnéarisés. A cela s’ajoutent les désagréments des embouteillages qui rythment désormais les abords des villes jusqu’ici dites moyennes et donc exemptes jusqu’à ce jour de ce type d’inconvénient. Pollution routière, deux voitures par ménage, charges d’entretien, prix du carburant, temps de transport : fait-il encore bon vivre pour tout le monde en Bretagne ?

Pour un cadre confiné ou un retraité fortuné, oui.  Les franciliens CSP++ ont choisi de venir résider en bord de mer dans une maison souvent héritée, ont réclamé et obtenu la 4G et bientôt la fibre, les pistes cyclables et les épiceries fines, bio cela va de soi. Ils sont venus nombreux et ont fait déborder les égouts : les interdictions de baignade se multiplient. Pour celles et ceux qui sont venus chercher un environnement purifié des nuisances urbaines, ils ont maintenant le droit de respirer les humeurs d’une vase fétide.

Lavoir à Saint Philibert.

Lavoir à Saint Philibert.

Des voix politiques réclament un taux de résidences secondaires plafonné, quand ce n’est pas un statut de “résident primaire” (sic). Mais le cadre qui télé-travaille avec vue sur mer deux jours sur cinq et y réside quatre jours sur sept, peut-il encore être considéré comme un vacancier ? La colère des « locaux » s’explique d’autant plus que, pour échapper au chômage, beaucoup doivent être les employés sous qualifiés d’une population qui bénéficie des avantages du numérique : femmes de ménage, jardiniers, « concierges », livreurs… Se voir revenir à la situation de leurs ancêtres contraints d’être les domestiques d’une bourgeoisie condescendante nous rappelle la Bécassine d’une époque que l’on croyait révolue. Alors ça grogne. Et cela réveille des colères identitaires anciennes.  L’époque n’est pas à la convergence des luttes mais à la confluence des revendications d’identité, sur fond de fantasmes et d’histoires tronquées. Le ciment national est lézardé, une croissance sélective a amplifié les inégalités, sociales et régionales, en un mot, territoriales. Nombre de sites web de la droite extrême ont poussé là sur ce terreau de frustrations, mélangeant catholiques de la manif pour tous, régionalistes indépendantistes et suprématistes blancs**.

Rappelons ici que beaucoup de ces régions littorales étaient pauvres et ont fourni depuis le XIXème siècle les cohortes de fantassins des armées, des usines et de l’exode rural en général. La mode des bains de mer, parente des séjours au pied de la montagne magique, a alors gagné la haute bourgeoisie. Cabourg, Dinard, Pornic. Puis, quand les trente glorieuses ont favorisé l’émergence des classes moyennes, l’automobile a permis au plus grand nombre de réaliser le rêve de la résidence secondaire les pieds dans l’eau. Fin du XXème siècle, troisième vague, les cadres et leurs patrons s’offrent des lieux réputés inaccessibles. L’île de Ré constitue à elle seule un exemple quasiment caricatural, le pont achevant de sceller son sort de parc à riches. Même les carrelets, ces cabanes de pêcheurs si caractéristiques du rivage atlantique, ont connu une privatisation sauvage pour devenir des salons sur pilotis, des décors de magazine. Une colonisation de l’intérieur, en quelque sorte. Pour le promeneur, la rêverie suppose de faire abstraction des demeures aux volets clos et d’imaginer un chemin creux entre les genêts là où le bitume serpente dans un dortoir morne et désert onze mois sur douze. Autrefois fécond, le paysage s’est exilé dans notre mémoire.

Soulignons là l’inefficacité de la loi littorale de 1986. Les côtes continuent de se voir transformer en cordons de pavillons néo-régionaux, loin de tout commerce et à distance d’un village à moitié mort, chapelets qui égrènent les volets clos, sinistres. Souvenons-nous des landes à l’herbe rase et des dunes à perte de vue, communs dédiés au séchage du goémon et à la pâture des moutons. Une poésie révolue, un paysage pour musée, façon école de Pont-Aven.

Dans un pays qui fétichise la propriété immobilière, habiter veut dire s’approprier. Et le capital bâti en bord de mer ne craint que le réchauffement climatique et la montée des eaux. Les communes s’empressent donc de bétonner en hâte des digues en Vendée et en Charente, afin de préserver les aberrations issues d’une autre époque. Le pire étant le développement endémique des marinas, ces ports déplaisants, qui désormais abritent des bateaux à moteur et retiennent des eaux sales. Là aussi, l’écologie n’est pas encore pour demain.

Évidemment, la collectivité n’a pas les moyens de compenser ces multiples effets pervers. Le processus est engagé depuis si longtemps. On peut cependant imaginer que si un virus est à l’origine d’une accentuation du phénomène, un autre événement imprévu pourrait bouleverser la donne sinon l’inverser. Une panne de Gulf Stream ?

Digue à Angoulins.

Digue à Angoulins.

* Benjamin Keltz, « En Bretagne, les responsables politiques redoutent l’émergence d’une « Breizh Riviera », Le Monde 26 Septembre 2021.

* Oscar Chuberre / Collectif DR, Libération 10 octobre 2021 : https://www.liberation.fr/culture/photographie/se-loger-a-belle-ile-en-mer-le-calvaire-des-insulaires-20211010_2UBRKVDY4VH3HKXPPDLD5AM6MQ/

 ** « On ne voit plus la mer », Editions Nautilus, 2021.

tags: société, écologie, environnement, politique
categories: Politique, Société
Tuesday 10.12.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

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