Quand nous pensons que tout nous est dû, que ce soit en raison de nos droit ou selon nos contrats, il nous arrive d’oublier de remercier celui ou celle qui nous procure un service ou un bien. Comme si cela allait de soi. Beaucoup des personnes qui dédient leur temps professionnel ou bénévole à l’amélioration de la vie des autres souffrent de ne recevoir sinon reconnaissance du moins un simple regard accompagné d’un merci. Poison contemporain ?
Il peut arriver que nous soyons pressés, dans une urgence supposée, pour ainsi négliger la relation à l’autre, aussi brève qu’un passage en caisse soit-elle. Mais si l’on y réfléchit bien, rien ne peut l’excuser. Ni le fait de téléphoner quand nous entrons dans une boulangerie, ni la façon dont nous sommes accueillis, parfois distraitement.
La technique nous a mis en face de machines dotées d’interfaces de plus en plus sophistiqués : de la pompe à essence au distributeur de snacks, du péage routier à la caisse automatique, du site du trésor public à l’assurance en ligne, de la commande de vêtements à la configuration de sa cuisine. Ces situations provoquent des moments parfois tendus, la machine impose son dialogue, suscite impatience et parfois colère. Nous devons nous y plier, une fonction ne se discute pas, la chose n’a rien à négocier, nous pouvons râler, tempêter, rien n’y fera. Même de mauvaise grâce, le client comme l’administré se soumettra, pas le choix.
Nous pouvons peut-être trouver là une explication à la difficulté à établir une relation égale avec l’autre dans une situation de service. Soumis à de multiples injonctions à tout moment de la journée et de la nuit, nous escamotons l’autre, l’humain, le non-machine et ainsi nous nous vengeons sur lui des humiliations techniques, nous le faisons “payer”.
Le recours aux substituts sous forme d’automate renforce cet isolement de chaque individu, mis en bulle cognitive, enfermé dans ses obligations virtuelles, déconnecté de la relation réelle, avec sa temporalité, son lieu précis, son flux. Comme si l’autre était réifié, objet parmi d’autres, ou pire fantôme (“ghost”) d’un lieu mort-né. Nous pouvons déplorer le développement des souffrances psychiques, interpeler les responsables politiques sur les questions de santé mentale, mais n’est-ce pas seulement quand cela nous touche de près, dans notre famille ou notre environnement professionnel ? Car enfin, est-il raisonnable de briser sa solitude en faisant glisser son doigt sur un défilement d’images agglomérés par un algorithme biaisé, ou encore, en questionnant une IA “conversationnelle” qui, à côté d’un tutoriel sur le soufflé au fromage parfois se permet de “donner généreusement” des conseils sur notre vie sentimentale et “répond” aux questions les plus existentielles ? Or Autrui ne se trouve ni sur une étagère, ni sur un catalogue, mais en dialogue. Ou alors cela porte un nom : la prostitution. C’est peut-être aussi cela, cette injonction à devenir “entrepreneur de soi”, une incitation à se prostituer, à ne se définir que dans les attentes des autres, ou les imposer sans égards, impudique en panique, objectivé jusqu’à la perte de soi, de chose à chose.
Si nous y réfléchissons bien, il nous faudrait sans douter retrouver le temps de dialoguer dans la complexité de la présence à l’autre, sans guide défini, dans les méandres incertains de l’échange entre personnes, nourri de paroles et d’attitudes certes, mais aussi de partages dans l’action. Peut-être aussi que nous devrions restaurer notre capacité à reconnaître l’autre comme soi-même, et pour commencer, à le saluer et le remercier pour son humanité et sa présence. Et ce que nous pourrions tisser là, au quotidien, devrait souhaitons le, finir par ressembler à un embryon de société dans laquelle nous retrouverions peu à peu notre place. Comme une conduite politique du quotidien, à notre échelle, libre, égale, fraternelle.