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Renaud P. Gaultier

Peintures, installations, textes

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Contempler la catastrophe ?

"La Genèse-en-tête, l'apocalypse en cours", #2, série 1999-2008, huile sur bois, 120x120cm. "Genesis-in-mind, apocalypse in progress", #2, series, oil on wood, 120x120cm. ©renaudgaultier.com

Les guerres déploient leur théâtre de sang et nous regardons les ruines se démolir en direct, sous le regard des mobiles civils ou depuis l’œil du drone destructeur. Pendant ce temps, loin des combats étrangers, deux femmes exposent leur travail au motif des décombres passés. Eva Jospin et son “Grottesco” de carton, Claire Tabouret et ses vitraux d’après l’incendie de Notre Dame de Paris, “D’un seul souffle” de verre, au Grand Palais du 10 décembre au 31 mars 2026. Quelle posture adopter face au spectacle de la destruction en cours ? Matériaux de (re)construction.

Peu de choses à dire sur ces grottes de carton ouvragé, si ce n’est la virtuosité technique, le soin méticuleux, l’ornementation délicate à partir d’un matériau pauvre, mais aussi l’allusion au grotesque baroque sans l’exubérance, la platitude malgré le relief. La fascination pour les ruines, ce romantisme exalté depuis les voyages en Italie des jeunes aristocrates en mal d’émotions antiques, dire la légende des siècles pour mieux écrire la sienne, le succès public de cette reconstitution est d’emblée assuré, bravo et bravo. Mais Alice s’est peut-être un peu perdue dans les tunnels de sa spéléologie. Sa psyché, et la nôtre avec, retournera sans émotion à la poussière de bois, in fine. Badaboum ?

Plus intéressant, la présentation des projets de vitraux taille réelle pour remplacer les 6 baies décoratives - restées intactes et démontées - de Viollet-le-Duc situées à l’entrée côté sud de ND de Paris. Le thème choisi est ici la Pentecôte, si chère aux évangélistes américains, moment de réponse du récit apostolique à l’écroulement de Babel et à la dispersion des humains, définitivement entrés dans la guerre de tous contre tous. œuvre remarquable, non pas par les motifs, une simple actualisation d’un style sulpicien sans inspiration, ce qui témoigne d’une certaine pauvreté conceptuelle et théologique mais par l’affirmation courageuse de sa proposition de couleurs. Il n’en demeure pas moins que la réponse à la commande, notoirement sous la forme d’un catéchisme de mission old school, a de quoi inquiéter les amateurs d’art sacré contemporain. Le retour à une figuration naïve en costumes “orientalisés” des personnages n’était pas indispensable, dommage. La maîtrise d’ouvrage, frileuse, a gâché l’occasion de nous projeter dans les images du XXIème siècle. L’époque, gouvernée par la peur, loin des audaces gothiques et de la démesure Viollet-le-Duc est au retour en arrière. Doit-on s’y habituer ?

Au même moment, les satrapes étripent les peuples, se disputent des fleuves d’or noir et bombardent ce qui subsistait de cités millénaires. Cette fois, il n’est plus question de prétexte anobli, la liberté, le droit à l’existence ou la démocratie, la brutalité se dévoile sans honte, sûre de son hubris, certaine de sa puissance. Il pourrait s’avérer cocasse, si ce n’était les centaines de milliers de morts accumulées ces dernières décades, que la religion en serait la raison ultime, oxymore fatal. Le Dieu de ces clergés corrompus est cruel, Baal règne encore, la gueule d’airain grande ouverte sur la fournaise, et l’humanité se consume dans cet effondrement. Le décalogue de Moïse descendu du Sinaï, lui-même inspiré d’un code comme celui d’Hammourabi, gravé quelque part entre le Tigre et l’Euphrate, n’est plus respecté par quiconque voudrait s’en réclamer. 2600 ans après, se venger de Nabuchodonosor ou bien le conjurer ?Ainsi, le temps des prophètes reviendrait, avec la colère comme exutoire au malheur que des dirigeants iniques imposent par vice à leurs populations, que personne ne les écouterait plus. Frapper, frapper encore, pour le saint pétrole, le saint dollar, la sainte bitcoin, tuer, tuer encore, pour la déesse IA, les divins satellites et les saintes ogives. Et couvrir d’or son palais, mettre en scène la perversion et contempler la catastrophe, reflet des puissances hors la Loi ou jouissance des enfants illégitimes de Zarathoustra ?

Sauf que, pour cyclique qu’elle puisse paraître, l’histoire ne finit jamais, et que le dénouement prévu par les monstres est rarement ce qui advient. Notre humanité se voit ainsi défiée. Nous pourrions succomber au désespoir, rendus ivres devant le carrousel des images, enfermés dans la société du spectacle et fermer nos paupières sur des rétines saturées. Mais non, nous subsistons, et nous survivrons, et si ce n’est pas nous, ce seront d’autres, animé.e.s par la foi, en l’être humain, accordé au Tout Vivant. Oui, une société se construit dans l’amitié et la fraternité. Et une religion dans l’amour. Aussi, si nous y regardons bien, nous disposons d’un libre arbitre en ruine certes, mais encore d’intelligence, des moyens techniques pour nous relier, nos idées d’ensemble, nos projets de vie, nos communs. Et donc de la capacité à dénouer la fatalité. Mais le voulons-nous vraiment ?

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Pour aller plus loin :

Eva Jospin, “Grottesco”, 2026, Grand Palais, Paris.

Claire Tabouret, “d”un seul souffle”, 2024-2026, Grand Palais, Paris

“Livres des Prophètes”, la Torah, la Bible, le Coran…

Le Robert définit Catastrophe : nom féminin, (du latin, du grec, de kata- et strophê → strophe ; idée de « évènement final »)

I. 1. vieux, Dénouement tragique. « La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop sanglante » (Racine). 2. Malheur effroyable et brusque. ➙ calamité, cataclysme, désastre. Les catastrophes naturelles (cyclones, inondations, etc.). — loc. En catastrophe : d'urgence ; très vite. Atterrir en catastrophe. 3. fam. Évènement fâcheux. ➙ accident, ennui.

II. Math. Théorie des catastrophes, qui, à partir de l'observation de phénomènes discontinus (situations de conflit), cherche à construire un modèle dynamique continu.

Claire Tabouret, “d”un seul souffle”, 2024-2026, Grand Palais, Paris

Eva Jospin, “Grottesco”, 2026, Grand Palais, Paris.

tags: art, géopolitique, sculpture, peinture, art sacré, vitrail
categories: Expositions, culture, Société, Politique
Wednesday 03.04.26
Posted by Renaud GAULTIER
Comments: 1
 

Quid Tum ? Commentaires pour prolonger...

Un projet pour s’interroger sur le projet, frontalement. Penser sur sa façon de penser, de voir et de faire. D’imaginer aussi. Et pour cela user de tours et détours, à l’atelier et dans une prairie. Commentaire sur une installation, pour aller plus loin.

“Visio”, Bois, acier, peinture, Renaud Gaultier 2025

Il s’agit là d’une déambulation située dans un paysage aménagé au cœur du bocage à l’ouest d’Angers, en bord de Loire. Ponctuée d’objets construits, cette installation en chemin fait directement allusion à la devise inscrite sur le médaillon frappé en hommage à Alberti (1404 - 1472). « Quid Tum »  (« Et Après ? ») tente de décrire ce qui guide nos pas dans les univers visuels et raconte ce « qui nous fait marcher ».

Leon Battista Alberti est considéré comme « l’inventeur » de la perspective et le vulgarisateur de son usage au début de ce qu’il est convenu d’appeler la « Renaissance ». Contemporain de Brunelleschi, admirateur de Giotto et de Mantegna, il rédige un certain nombre de traités dont le « De Pictura » (1435) et le « De Re Aedificatoria » (1443), monuments de théorie applicative encore étudiés aujourd’hui.

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La composition en perspective fait usage de figures géométriques simples, la droite, le triangle, le cercle. Comme un contrepoint salutaire, la promenade propose ici de suivre un sentier tout en courbes et volutes au milieu des herbes hautes, sans chercher à aller au plus court mais plutôt expérimenter des prises d’espaces inédites, des « pas de côté ».

Quid Tum, et après ?

Le propos est ici de reprendre cette question, « Quid Tum ?», et de se la poser aujourd’hui, plus de 500 ans après, dans un monde caractérisé par la continuation d’un projet de conquête, d’exploitation et de représentation de la réalité du plus proche jusqu’au très lointain, du nanoscopique jusqu’aux galaxies incommensurables, du plus ancien événement jusqu’au futur imaginable. Alberti et ses contemporains ont ainsi posé les bases d’une science du projet, si spécifique aux organisations occidentales.

La rupture fut voulue et pensée, portée par des arguments qui provenaient d’une Antiquité redécouverte, grecque, hébraïque et latine, comme de sciences issues des confrontations avec les cultures orientales, en particulier arabes. Sa diffusion fut vite soutenue par le développement de l’imprimerie (Aldu Manute, Gutenberg), de l’essor des langues vulgaires (Dante) et du déploiement des cités financières et marchandes d’Italie et de Hollande. Le statut du peintre prit son autonomie (Fra Lippo Lippi), sa signature désormais reconnue comme celle au bas d’une lettre de change, la valeur de la chose créée, la cosa mentale chère à Leonardo ont promu l’invention de la réalité au rang ultime pour devenir l’instrument de la puissance des grands.

Alors que le monde des choses tend à s’effacer au profit des virtualités totalisantes, que ce soit sous forme d’outils de conception (CAO, IA*), de mise en réseaux d’avatars fictionnels, ou d’appartenance à des communautés intangibles, voire d’injonctions contradictoires par notification, il nous a semblé pertinent de revenir aux réalités physiques, « Atterrir », comme le disait Bruno Latour*.

D’où ce besoin de recourir à des dispositifs de pyramides visuelles qui superposent le plan à l’espace, dans un parcours jalonné de pauses en intersection comme autant d’écarts à notre frénésie de consommation d’images : « Les Visées » (cf Installations, http://renaudgaultier.com/installations#/quid-tum-et-aprs-/).

Mais aussi la volonté de caractériser simplement notre mécanisme de vision en société, nos regards sur les réalités, directes ou non. Alors nous pouvons vite distinguer des yeux voraces, des yeux curieux et des yeux doux, mais aussi des regards critiques, qui usent et qui traitent l’image selon des visées, des objectifs, qui relèvent de projets totalement différents. Les premiers constituent une caste de prédateurs, volent, prennent et capitalisent leur butin qu’ils empilent dans leurs serveurs ultra-sécurisés. Les seconds sont des êtres versatiles qui effacent leur mémoire à mesure qu’ils acquièrent de nouvelles informations et vivent leurs émotions, pris par la transe consumériste. Les troisièmes se contentent d’observer, ne veulent rien retenir, de peur de s’impliquer ou de s’attacher à ce monde qu’ils préfèrent tenir à distance, quelquefois avec bienveillance et compassion, le plus souvent dans la crainte. Plus enclins au jugement, jamais en peine de trouver une étiquette à apposer à la réalité qu’ils filtrent, et pourtant si indispensables au débat, les regards critiques sont parfois encombrés de références nominales et peu argumentées.

A cela s’ajoute une espèce moins nombreuse, parfois criarde, plus généralement furtive, se glissant dans les marges, se camouflant dans les interstices des champs de surveillance. Elles s’organisent pour tisser une contre-culture, entre contestation enragée et esprit critique documenté.

Au cœur de nos interrogations se glissent des boites noires reliées à nos yeux, ce continent que chacun-e porte en soi et qui participe de l’exercice de la conscience : notre mémoire, cet agrégat incertain, fait de sensations, de raisonnements, de séquences vécues et de rêves nébuleux qui se dissipent dans la brume des années qui passent.

A la Renaissance, une multitude d’agencements sociaux et techniques inspirés par les archives gréco-latines ont permis l’essor de villes et de régions européennes dynamiques, grâce à des conquêtes commerciales, financières et militaires. L’invention de la perspective en fait partie. Nous faisons l’hypothèse que ce système de représentation et sa portabilité ont permis de déployer des moyens techniques inédits, fruits de la synthèse des apports transmis depuis l’antiquité et des découvertes issues d’une science renouvelée. Ainsi par exemple, l’alchimie est devenue chimie et biologie, l’arithmétique et la géométrie, mathématiques, l’astronomie, astrophysique. Les progrès se sont succédés jusqu’à intégrer la relativité et la physique quantique dans les usages technologiques. La génétique permet aujourd’hui de redéfinir le vivant. Il s’agit bien ici de percer les mystères de nos contingences terrestres, depuis notre espèce et vis-à-vis de toutes les autres. L’inconnu comme horizon, l’au-delà qui motive autant les individus que les sociétés organisées selon ce modèle de connaissance.

Quid Tum ? Et après ? Le projet humaniste de la Renaissance, perpétué par les Lumières, se heurte aujourd’hui au mur de l’ignorance érigée en vertu. L’empire des idées occidentales sur le monde s’est effondré sur lui-même, ne laissant que des techniques surpuissantes aux mains de capitalistes immatures. La Loi n’est plus l’axe du monde libre, seule la force brute compte désormais. Le projet occidental n’est plus que sa caricature mercantile, la promesse d’asservissement des individus à leurs pires instincts. Car la pulsion a repris le pas sur la raison, le temps n’est plus qu’un présent lessivé.

J’ai voulu rendre hommage à ce projet né sur les bords de la Méditerranée, sans omettre de considérer les drames et les combats qu’il suscita mais sans oublier non plus les nobles aspirations qui conduisirent l’esprit humain à se dépasser pour accomplir de grandes et belles choses dont nous sommes, consciemment ou non, les héritiers ingrats.

J’ai donc tenté d’exhumer à ma manière le squelette de cette période qui s’achève.

 Les Visées (ossements) ou le squelette – de ce qui reste - du projet de l’Occident pour le monde

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Les Visées sont des dispositifs qui rappellent la mise en place par les peintres des premières pyramides visuelles. Ces installations viennent s’inscrire dans ce qu’il est convenu d’appeler un paysage, entièrement façonné par l’homme à partir d’un legs géologique ancien. L’artifice optique fait ici partie du paysage, comme l’homme et ses représentations font « culture de nature » avec les autres habitants des lieux, qu’ils soient végétaux ou animaux. Car c’est nous qui définissons, décrivons, établissons.

Les Visées évoquent aussi les dispositifs optiques utilisés par les militaires, d’où le nom, pour s’ouvrir des fenêtres de tir et ainsi conquérir des territoires quel qu’en soit le prix. On se souvient là des machineries complexes inventées pour le compte de princes belliqueux par l’autre géant de la Renaissance, Léonard.

La perspective dépend exclusivement du point de vue où l’on se place, et définit en ombre le point aveugle, ou plutôt le secteur de l’angle aveugle. C’est pourquoi les orientations diffèrent. Tantôt Nord-Sud, Est-Ouest et même Ouest-Est, car les apports réciproques lors des conquêtes ne peuvent être oubliés.

Mais il s’agit là plutôt de donner à voir la perspective comme conquête par le regard, de décomposer la vue en fenêtres sur le monde, comme autant d’écrans, comme autant de projets possibles. Évocation de la multiplicité des regards filtrés par l’optique, les cônes disent aussi les couleurs que nous distinguons et nommons dès que nous devons dire ce que nous voyons. Percer à jour le réel, en quelque sorte.

Mais, individus saturés d’écrans digitaux, regardons-nous encore le monde et ses habitants avec l’attention qu’ils méritent ?

La situation : Le Sentier des Pas de Côté

Pour exprimer la diversité des possibilités du regard « occidental » et du projet qui en découle, j’ai choisi, par contrepoint, de proposer un parcours qui sinue au milieu des herbes hautes. Pour ce faire, j’ai dessiné une figure pour drone, avec mon tracteur-faucheur.

 Les visiteurs sont ainsi invités à marcher, en contrebas d’une chapelle dédiée à Saint Roch, autrefois halte du chemin de Saint Jacques, pour s’arrêter dans une clairière, au bord d’un étang ou le long d’un talus et y découvrir des installations-sculptures de grande taille. Ils peuvent aussi observer les traces de celles et ceux qui partagent ce petit morceau de territoire.

La prairie est en effet habitée par toutes sortes d’animaux noctambules, à commencer par les chevreuils qui viennent s’ébattre la nuit, où ils croisent renards, lièvres, parfois les sangliers qui traversent pour s’abreuver à l’étang, où ils retrouvent grenouilles, canards et poules d’eau. Les chats, les chouettes et les hérons se disputent les mulots et campagnols qui pullulent sous les herbes, tandis que les chauve-souris se gavent de moustiques ; Mais aussi diurnes car le jour, papillons et oiseaux des champs égaient le paysage, où l’on entend et l’on voit entre autres les mésanges, rouges-gorges, rouges-queues, chardonnerets, pigeons, geais des chênes, grive musicienne, pies et merles en grand nombre. Parfois, la huppe fasciée donne le ton de son cri si caractéristique de l’été.

Déambuler sur le Sentier des Pas de Côté demande de choisir un chemin dont la destination n’est pas connue, d’autant que les intersections ne présentent que des courbes et des volutes à venir. Sans pour autant constituer un labyrinthe, il expose chacune et chacun à une incertitude du pas suivant. Il crée du temps au dehors, à côté des habitudes.

Les Visées (aiming at…), descriptif

Au nombre de sept, elles présentent différentes façons de voir et d’être au monde. Construites à partir d’éléments glanés sur un chantier de rénovation d’un bâti ancien, elles se présentent comme des vestiges. Des fenêtres, des ouvrants et des dormants, ont ainsi été déconstruits puis recomposés. Des poutres ont été réutilisées, des bois tombés ont été ouvragés, des textiles déchirés.

Les européens ont beaucoup voyagé et transposé leur manière d’être au monde, pour certaines, des roues leur ont été adjointes, pour inviter au déplacement du regard, à ne pas seulement regarder devant soi, dans le même plan, mais aussi tout autour de soi et découvrir des vivants, des souffrants et des autres, si différents de nous.

Visio. 4 fenêtres, 4 cônes de vision différents, 4 couleurs primaires. Embrasser un plan le plus large possible, tout voir et aplatir le réel dans une même direction. Et hors-champ ? Poutre, rondins et châssis de fenêtre en chêne, acier. 220x140x250cm.

Captatio. Un attracteur étrange, presque un piège, tendu vers sa cible. Tout capter, tout le temps, d’accord mais pour en faire quoi ? Éléments de châssis de fenêtre en chêne, rondin, acier, peinture polyuréthane. 210x145x255cm.

Veni Vidi Vici ou la Vigie sauvage. Comme une réminiscence, un totem comme un tabou, la question du sauvage, en lisière de nos pensées balisées. Tout percevoir, tout le temps, ici et maintenant, partout, tout le temps. Poutre en chêne et pentures d’acier de récupération, peinture polyuréthane. 130x45x255cm

De Profundis Clamavi. Au bout d’une ligne d’eau dormante, un cône de vision, mis à distance. Une vue étroite, une vie sous la surface des choses, un arrière-plan comme une impasse. Alors bifurquer, se jeter à l’eau ou se retourner. Ou alors crier pour dire sa détresse. Certes oui, mais vers qui ? Poutre, rondins et châssis de fenêtre en chêne, acier, peinture polyuréthane. 280x110x250cm.

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Gratiae Habitio (Merci Merci), de la douleur à la guérison, comme un parcours de soin dans une chapelle votive dédie à Saint Roch et Sainte Apolline. Proposition néobaroque d’un chemin de croix et d’une évocation des thaumaturges chrétiens, dans la tradition des dons de vêtements déposés en remerciement. Ici, le plâtre blanc laisse apparaître la diversité des souffrant-e-s par les textiles en lambeaux et filtre une lumière douce qui forme constellation sous la voûte. Vêtements au rebut, leds, plâtre, acier. 132x148x132.

Conception : Renaud Gaultier (2024-2025)

Technique, Réalisation et Installation : Philippe Le Gouvello, Renaud Gaultier (Printemps 2025)

Remerciements : Christine et Baptiste Rhodes Gaultier, Isabelle et Cyrille Le Gouvello.

Situation : La Rousselière, route de l’Alleud, 49170 La Possonnière.

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Ti Dulci, les yeux zélés. Avec Claudie Hénique, feutrière : inspirée d’un médaillon d’Alberti, l’expression multiple d’un regard bienveillant sur le monde, Doux au toucher, mobile en suspension. Laine mérinos brodées et feutrées à la main, à l’eau et au savon, 20 cm de diamètre environ, 50 g.

Accumulati, les data par dendrochronologie. Rongé par la maladie, couché par la tempête, un bouleau est tombé de tout son long. Les arbres sont les témoins et les sentinelles de l’anthropocène. Leur écorce raconte les outrages et les blessures du temps, les marques des scies disent la main de l’homme. Sans pouvoir user d’un chamanisme disparu à force de persécutions, nos techniques permettent pourtant de lire les événements passés. Qu’en faisons-nous ? Bois de bouleau tronçonné, peinture vinylique, 20 m, 2T environ.

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“Accumulati”, Renaud Gaultier 2025

Conception et réalisation : Renaud Gaultier (2024-2025)

Petite Bibliographie

Léon Battista Alberti, « De Pictura, De la Peinture », Préface, traduction et notes par Jean-Louis Schefer, Introduction par Sylvie Deswarte Rosa, Editions Macula 1992-2014.

Daniel Arasse, « Le Sujet dans le tableau », Flammarion, 1997, 2006.

Daniel Arasse, « On n’y voit rien », Denoël, 2000.

E. Bonnet, D. Landivar, A. Monnin, “Héritage et Fermeture, une écologie du démantèlement”, Editions Divergences 2021.

Patrick Boucheron , « Léonard et Machiavel », Verdier 2008.

Dante (1265-1321), « La Divine Comédie », Garnier Flammarion 1985.

David Graeber et David Wengrow, “Au commencement était… Une petite histoire de l’humanité”, Les Liens qui Libèrent, 2021.

Jeanne Guien, « Le Désir de nouveautés. L’obsolescence au cœur du capitalisme (XVᵉ-XXIᵉ siècles)”, La Découverte 2025.

David Hockney, « Savoirs Secrets, les techniques perdues des maîtres anciens », Thames & Hudson 2022

Bruno Latour, “Où atterrir, comment s’orienter en politique”, La Découverte 2017.

Machiavel (1469-1527), « Le Prince et autres textes », Gallimard, 1980.

Erwin Panofsky, « La Renaissance et ses avant-courriers dans l’art d’Occident », Flammarion, 1976.

tags: art, installation, landart
categories: Expositions
Sunday 06.01.25
Posted by Renaud GAULTIER
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Laisser une trace ?

“Présence ?”, huile sur toile, 162x114cm, 2022.

Quand d’un effort conscient, ne serait-ce qu’un instant, nous nous écartons du flux de nos agitations et que nous considérons le temps qui a passé, nous pouvons nous poser la question qui défie la mort même : laisserons-nous une trace ? Cette idée de prolonger notre existence après nous peut nous hanter, d’autant plus que les prophètes de l’anthropocène en cours nous promettent l’effondrement voire la grande extinction. Revue de talismans. Pour conjurer l’angoisse ambiante ?

Selon la vision messianique de l’artiste selon Malraux, l’art se verrait conférer la mission sacrée de donner à l’humanité un passeport pour l’éternité. Depuis, les individus se vus ensevelir sous les artefacts industriels, n’ayant d’autre choix que de creuser des trous immenses pour y jeter leurs montagnes de rebuts. Nous nous émerveillons devant un fragment d’amphore ou un bijou extrait d’une tombe antique, je ne suis pas sûr que nos descendants écrivent des thèses admiratives sur nos déchets de plastiques au XXème et XXIème siècle. Mais revenons à l’art.

S’étant emparé, via la pratique du ready made, des produits de la société industrielle ou ayant hybridé sa création d’objets et de pratiques diverses, l’artiste d’aujourd’hui ne prétend pas autre chose que de proposer sa réponse à un état de “faits”. Sa temporalité s’est réduite à la mesure du rythme contemporain, un post sur instagram chassant l’autre. Il faut être dans le “flow, you know”… Ce qui revient à dire que l’art est un marché comme un autre, avec ses stars éphémères et ses œuvres vite oubliées. La trace est alors une marque, une garantie de l’origine et de là d’une valeur numéraire. Dans ce contexte, rien dans ce qui se crée aujourd’hui n’ambitionne de se survivre. Depuis la fin des 50s, nous sommes Pop, au diapason de l’hyperconsommation occidentale, encore que. Certains se regroupent actuellement pour mettre en scène des capsules de temps, d’autres installent des mausolées pour le futur ou plantent des jardins pour après-demain.

Les technologies du numériques, hormis l’accélération des échanges, amènent en corollaire une autre forme de disparition, par simple obsolescence. Lire une disquette aujourd’hui relève de la traduction de la pierre de Rosette, seul un laboratoire encore équipé peut se le permettre. Nous pourrions nous en réjouir, que les photos pâlissent et que les fichiers s’évanouissent devrait nous soulager d’une autre peur, celle de voir se perpétuer nos manquements, dans un purgatoire du souvenir, punition ad vitam.

Il demeure une question qui se pose toujours. Nous pourrions imaginer que ces actes font encore les petits cailloux sur la route : sculptures, peintures et écrits par exemple, issus de transformations finalement assez simples- ce qui n’exclut pas le talent de leurs auteurs - et peuvent de ce fait durer du moment qu’elles échappent aux guerres, inondations et incendies divers. Certes, mais pour quoi faire ?

Témoigner de sa simple existence ou se faire reconnaître comme génie post-mortem ? Une question d’égo, rien d’autre. Car il en est d’un parcours d’artiste comme du sillage d’un bateau, un peu, quelque fois beaucoup, de pollution due à l’énergie consommée et à la dispersion de matières, et puis l’eau recouvre tout, dans la même dilution. Non la trace vaut à rebours, pour l’artiste lui-même, qui veut relire sa propre histoire et au seuil du grand départ, réunir un viatique tangible, sa propre connaissance de la vie au travers d’une expérience échue. La finitude pousse à inventer, oui, mais l’art ne peut pas tromper la mort. Il reste à espérer que le souvenir de l’œuvre accompagne le temps accompli et c’est déjà ça. Sinon l’absurde.

tags: art, philosophie
categories: culture, Art
Friday 12.09.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

Sam Szafran, du bon usage de la répétition

Il est un peintre disparu depuis peu qui connait enfin la reconnaissance de l’institution Sam Szafran est exposé à Paris à l’Orangerie et c’est une excellente chose. Nous y voyons là une œuvre qui se déploie en grand, loin des galeries compassées qui avaient pu en faire un élément de décor bourgeois. Devant la profusion des images qui ne peuvent se traverser et dont on ne s’échappe pas, il vient comme un doute. Ce qui semble si accessible et si réel dans sa figuration es-il vraiment ce que l’on voit ? Examen et recension.

Les thèmes sont épuisés sur de longues séquences, l’atelier, l’escalier, le feuillage se présentent en séries nombreuses qui toutes témoignent d’une grande virtuosité dans leur composition et les techniques utilisées. Le fusain, le pastel et l’aquarelle se partagent un festin de dessin. La présentation de la commissaire d’exposition, Julia Drost, parle des obsessions d’un peintre. Ah. ainsi approfondir une recherche, s’y tenir jusqu’à que ce que l’on y poursuit laisse entrevoir de manière tangible la substance espérée attesterait d’un désordre mental ? Un peu court et réducteur. Sam Szafran, dont le nom même est une allitération, admirait Edgar Degas, le peintre des répétitions, des lignes de fuites incurvées et des horizons bouchés. Szafran modifie l’espace, le sature et l’obture, le tord parfois, nous livre l’espace qui se recompose dans notre mémoires, traversées de perceptions diffractées et différées. Dans ces rhizomes de philodendrons, il peint patiemment le temps neuronal, le déplacement immobile, l’expérience asynchrone, la persistance vécue. Il va aussi suspendre un tub improbable, pour dire l’artifice et clore l’écoulement, sinon l’inverser, dans une grande rétention. Oui, le tub, cette baignoire sans bonde, ce bassin des refoulements, ce sens unique de la vie bourgeoise. Je ne saurai dire s’il est le peintre de l’enfermement, quand certains citent “La Cache” de Boltanski, mais plutôt de la torsion entre regard et mémoire dans ses escaliers, quand il use de polaroïds, comme Hockney, pour fabriquer une perspective joueuse qui tente de “fuir” la convention des modernes; De l’empilement et de l’envahissement des choses, dans un espace réifié à l’extrême, dans une science de l’encombrement, entre poutraisons et rayonnages enchevêtrés par ceux qui tentent de remédier au grand dérangement du monde, vanité de la technique savante. Ainsi les pastels se démultiplient, dans des alignements industriels mais incalculables, s’accumulent tels les papiers et les cadres d’une imprimerie de lithographies, où tout est insolé et recommencé, cadencé et segmenté, comme pour répondre à Degas par dessus Walter Benjamin en investissant le lieu même de la reproduction, des objets, des images, des codes et des conventions. Alors survient cette anti-nature, ce végétal domestiqué sous serre peut alors finir de recouvrir l’espace, ramification et intrication infiniment, qui là s’absente déjà dans une figuration monochrome bleue, saisie par le tracé de l’ingénieur ou du cartonnier pour papier peint.

Ce qui ne lasse pas de surprendre est la complexité qui s’exprime ici, et le soin que l’artiste lui porte, dans une reconstruction plausible et élégante de notre réalité. Il prend les “choses” les plus immédiates pour leur donner une existence propre, comme si elles s’affranchissaient de nous, autonomes et débordent de matérialité. Les figures humaines semblent d’ailleurs totalement incongrues, enserrées, ne sachant où se situer, dans ces perspectives, comme aplaties et sans vie. Degas et non Matisse, donc. Mais un grand Monsieur, si singulier et cependant si proche.

“Sam Szafran, Obsessions d’un peintre”, Musée de l’Orangerie, Paris, du 28 septembre 2022 au 16 janvier 2023.

#MuseeOrangerie #SamSzafran

tags: art, exposition, peinture, dessin
categories: Expositions, culture, Art
Wednesday 11.09.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

Baselitz et Pétrovitch, union libre

Il peut paraître absurde de mettre en vis à vis deux artistes que tout sépare a priori, que ce soit ce qui ressort de l’histoire personnelle comme l’enfance, la nationalité, l’âge, le genre, les techniques utilisées. Et si précisément, s’invitait ici en nous une correspondance qui souligne leurs singularités propres ? Baselitz et Pétrovitch, union libre.

L’une lave ses encres en grand, l’autre superpose des couches d’huile épaisse à même le sol. Elle agrandit des animaux sensibles et dramatiques, il brutalise les vivants, en les fragmentant et en les retournant. Et puis les corps. Omniprésents, gigantesques, comme en surplomb de nos existences jusqu’à boucher tout horizon. prisons de chairs et de papier, de toile et de pigments enragés, rien au delà, rien après. Une peinture qui célèbre l’individu aux prises avec ses tourments adulescents, perdu dans sa solitude. Il serait facile d’y lire une violence originelle, l’armaggedon nazi chez le saxon exilé, l’inceste refoulé chez la témoin muette de tous ces yeux dilatés, presque exorbités. Tout est regard chez Pétrovitch, qui nous fixe, une démence remplie de sang. Mais la délicatesse de son dessin, les encres superposées avec finesse atténuent l’outrage et nous permettent de l’affronter. Elle est frontale, lui aussi. L’adolescent se masturbe. Les chiens aboient mais pas seulement. Tout y dit le meurtre et le viol. Et un espace sans échappatoire. Notre condition en somme. Alors la peinture vient au devant de nous, nous saisit, nous console. Le romantisme de la petite fille recouvre un sépulcre de celluloïd tandis que la pompe germanique du vieux fossoyeur déterre nos cadavres, vus depuis la croix d’une tombe éventrée, qui ne se refermera jamais. Partout la couleur, forte, maîtrisée, si nuancée, comme en équilibre sur le précipice.

La grande histoire nous rattrape ces temps-ci, comme si le cauchemar du vingtième siècle ne pouvait s’achever. Mais peut-être sommes nous chacune et chacun porteurs de ces germes de violence, seuls face à ce mal qui nous dévore sans relâche et sans bruit. pour éclater dans la fureur du temps présent, avec la seule peinture pour talisman.

Georg Baselitz, “Pauls Hund” (remix), huile sur toile, 300x250cm, 2008

Françoise Pétrovitch, “Echos”, Installation vidéo, 2013


tags: art, exposition, peinture
categories: Art, culture, Expositions
Tuesday 03.08.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

Ces heures d’hiver, si incertaines.

Our hours in winter, 2022.

Quand nous cessons de nier le temps et son corollaire le climat mais qu’au contraire nous nous laissons investir par l’air ambiant, la vie devient atmosphérique. Alors le temps distille son écoulement, et ses multiples variations jusqu’ici imperceptibles. Nous respirons à nouveau.

Sous les averses de contraintes antagonistes et répétées, nous tous apnéistes de la terre, il nous semble de plus en plus ardu de trouver notre souffle. Sous les injonctions qui précipitent la réalité dans un abime sans lumière, fixer son attention sur la lueur qui subsiste devient presque impossible. Les voies sont multiples, et certaines, les plus modestes, ne prétendent pas mener quelque part. Soumis à une crise écologique sans précédent dans l’histoire, tout le vivant est menacé par le désir de posséder toujours plus, certes, mais l’Être est lui aussi menacé d’extinction. Car les temps, les nôtres, les vôtres, les leurs, ceux des vivants, des non-humains comme des machines sont emmêlés et nous ne parvenons plus à distinguer l’écheveau même qui les réunit. Mais pourquoi le devrions-nous ? Pour que faire ? Lisser la trame pour en faire un récit sinon choral du moins lisible ? Ainsi les séries, vues depuis des plateformes accessibles en ligne, nous donnent à croire à des identités fragmentées, en conflit avec elles-mêmes et les autres, dans une diversité sans solution, dans un déchirement continu. Il est d’ailleurs cocasse de noter que beaucoup de ces fictions racontent des disparitions, et bien souvent d’enfants, que vient élucider une enquête invariablement ponctuée par la découverte de cadavres en décomposition, plus ou moins mis en scène. Rituel du meurtre, même de la fiction, loi des séries. Ces romans coûteux, lourds d’images et de sons, disent peut-être la perte de nos innocences, de ce que étymologiquement, nous ne savons pas ou plus. Le caractère dérisoire de nos tentatives, l’illusion de nos quêtes éperdues, nos bonheurs en avant de nous, nos regrets éternels et les nostalgies qui ne passent pas. Des enfants morts. A longueur d’épisodes, en résonance avec nos pensées assassines et la tuerie du temps ordinaire, Nous perdons, nos pleurons, nous mourons, nous enfouissons comme s’il nous fallait sacrifier encore et encore au cycle du mythe originel et imparable. Mais bon sang quel manque devons nous combler pour disparaître ainsi dans cette répétition compulsive, cet alignement de pierres tombales ?

Alors nous succombons à la frénésie, la colère et le ressentiment, avant que tout retombe, car il en va ainsi de la chute des corps depuis l’origine, météorites plus ou moins instruites de la fin des choses. Nous cliquons et nous indignons sans nous engager. Nous nous rebellons seuls, reclus dans nos monades numériques. Nous étouffons de nos contradictions. Nous sommes gorges nouées, pieds et mains liés, en nous-mêmes-écrans. Nous nous abandonnons à l’illusion sans joie, ce trop plein de frustrations qui alertent nos sens et obèrent l’écoute comme la vue.

Mais sous quel empire vivons-nous donc ? Les corps constitués ? Démembrés. Eglises et religions ? Désenchantées. Partis politiques ? Désertés. Etats ? Décrédibilisés. Science ? Déconsidérée. Technique ? Obsolescence toujours recommencée. Progrès ? D’effets pervers en rebonds, il se déconstruit sous nos yeux. Façonnés par une histoire fabriquée, terrible accumulation d’innovations et de conquêtes, nous faisons maintenant l’expérience des limites physiques et en concevons une certaine mélancolie, cela s’appelle l’anthropocène, notre temps à tous. Les moments humains, après avoir accéléré jusqu’à soumettre la matière dans ses particules les plus élémentaires, longent maintenant une asymptote, l’infini rendu possible des combinaisons et des interactions dans un espace multiversel, du moins selon la croyance en cours. La planète rouge pour les uns, les écrans aux reflets bleus pour les autres. Et pour tout ceux aux franges de l’existence, majorité invisible et oubliée, des expédients, des ersatz et des pannes.

Car enfin, qui donc peut encore prétendre à la maîtrise des horloges ? Le temps est fertile en soi. Vouloir tout cadencer à la pulsation tyrannique d’un processeur, d’un réseau social ou d’un calendrier - “organizer” - voire d’un projet politique ne transcrit pas autre chose qu’une quête de pouvoir aussi vaine qu’abusive. Proposer un rythme, une enveloppe, une modulation de fréquences et des espaces en jachère ne constitue pas un impératif qui vise à escamoter le monde mais au contraire à tisser une texture de relations sensibles, dans un temps doux, loin des colères des dieux et des hommes inquiets. Ne plus appartenir aux meutes. Ne plus subir. Ne pas se situer en surplomb, stylite numérique ou philosophe mécaniste. Simplement faire avec en prenant le temps, et accomplir une possibilité parmi d’autres, avec soin.

Et reprendre sa respiration. La laisser s’unir aux éléments, souffle minéral, poussière de temps, vapeur d’étoile.

Fragile January, 2022.

Bandes son possibles ?

Eliane Radigue, “Kyema Intermediate States”, 1988 : https://www.youtube.com/watch?v=rkhIIKe0ju8

David Sylvian & Holger Czukay, “Plight”, 2018 : https://www.youtube.com/watch?v=KUkugKK2N7Y&t=18s

“PLIGHT & PREMONITION / FLUX & MUTIBILITY”, Grönland Records : http://www.davidsylvian.com/discography/albums/david_sylvian_holger_czukay_plight_premonition_flux_mutibility.html

tags: poésie, art, éthique
categories: Société, culture
Wednesday 01.26.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

La Mystique O’Keeffe

Georgia O’Keeffe, Centre Pompidou, 8 septembre - 6 décembre 2021

Pompidou présente Georgia O’Keeffe et répare ainsi une certaine absence des collections nationales et le relatif désintérêt du public français. Cette fois, le succès est au rendez-vous et les vagues se pressent au dernier étage de Beaubourg. Plusieurs réflexions incidentes m’ont occupé suite à la visite d’une exposition chronologique somme toute assez convenue. Étonnements.

La facture, lisse. Dans la façon de peindre, il y a les années trente du surréalisme européen, une touche claire, propre, presque invisible laissant voit la trame de la toile, serrée. Des à-plats qui s’apparentent à des dégradés de logiciel pour illustrateur. Une ambiance à la Magritte, avec une lumière d’un autre monde.

L’éclat, éblouissant. La couleur de Georgia O’Keeffe est vive, éclatante, soulignée de contrastes forts. Cela explique peut-être le peu d’entrain des français, qui à l’époque préféraient, jusqu’à l’irruption de la révolution pop, les teintes terreuses, les gris dégradés et les noirs épris d’absolu. Là, tout au contraire, une joie déborde de la toile, vitale, irrésistible. précurseur à sa manière du Colourfield qui dominera après guerre, mais elle, elle n’hésite pas, jamais.

L’échelle et le format, intimes. Il a beaucoup été glosé sur les métaphores anatomiques voire sexuelles de ses paysages. Crues parfois. Mais ce qui surprend est la taille réduite des formats de cette arpenteuse de grands espaces de l’ouest américain. Nous aurions attendu des huiles en cinémascope, nous sommes face à des tableaux pour intérieurs européens. La surprise du format accentue la perte de repères engendrée par un jeu sur l’échelle, tout en dilatations incongrues, fleurs géantes et ossements en expansion.

La composition, centrée. Là réside peut-être l’élément qui incite à la mystique, cette centralité qui aspire le regard et nous perd, une porte de perception ouverte sur des infinis d’une gravité abolie.

Toute sa vie durant, Georgia O’Keeffe a su répondre d’une grande liberté d’être et de faire et témoigner d’une exigence éprise d’absolu. Elle, qui avait su transgresser les pudeurs de son époque en se montrant nue à New York, s’est échappée avec brio de l’emprise viriliste des peintres américains du XXème. Aussi, sa force de conviction déborde sans peine les catégories habituelles. A l’instar d’un de Staël, elle ignore volontairement la distinction entre abstraction et réalisme figuratif. Elle transfigure. Et nous emmène. Loin. Au delà de Santa Fé et comme enfin libérés des folklores du pop circus. Sur la seule piste de ses visions.

L’apprentissage, Renaud Gaultier 2021

tags: art, exposition, peinture
categories: Expositions, Art, culture, Société
Monday 11.29.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

©Renaud Gaultier Période 1992-2026