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Renaud P. Gaultier

Peintures, installations, textes

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Contempler la catastrophe ?

"La Genèse-en-tête, l'apocalypse en cours", #2, série 1999-2008, huile sur bois, 120x120cm. "Genesis-in-mind, apocalypse in progress", #2, series, oil on wood, 120x120cm. ©renaudgaultier.com

Les guerres déploient leur théâtre de sang et nous regardons les ruines se démolir en direct, sous le regard des mobiles civils ou depuis l’œil du drone destructeur. Pendant ce temps, loin des combats étrangers, deux femmes exposent leur travail au motif des décombres passés. Eva Jospin et son “Grottesco” de carton, Claire Tabouret et ses vitraux d’après l’incendie de Notre Dame de Paris, “D’un seul souffle” de verre, au Grand Palais du 10 décembre au 31 mars 2026. Quelle posture adopter face au spectacle de la destruction en cours ? Matériaux de (re)construction.

Peu de choses à dire sur ces grottes de carton ouvragé, si ce n’est la virtuosité technique, le soin méticuleux, l’ornementation délicate à partir d’un matériau pauvre, mais aussi l’allusion au grotesque baroque sans l’exubérance, la platitude malgré le relief. La fascination pour les ruines, ce romantisme exalté depuis les voyages en Italie des jeunes aristocrates en mal d’émotions antiques, dire la légende des siècles pour mieux écrire la sienne, le succès public de cette reconstitution est d’emblée assuré, bravo et bravo. Mais Alice s’est peut-être un peu perdue dans les tunnels de sa spéléologie. Sa psyché, et la nôtre avec, retournera sans émotion à la poussière de bois, in fine. Badaboum ?

Plus intéressant, la présentation des projets de vitraux taille réelle pour remplacer les 6 baies décoratives - restées intactes et démontées - de Viollet-le-Duc situées à l’entrée côté sud de ND de Paris. Le thème choisi est ici la Pentecôte, si chère aux évangélistes américains, moment de réponse du récit apostolique à l’écroulement de Babel et à la dispersion des humains, définitivement entrés dans la guerre de tous contre tous. œuvre remarquable, non pas par les motifs, une simple actualisation d’un style sulpicien sans inspiration, ce qui témoigne d’une certaine pauvreté conceptuelle et théologique mais par l’affirmation courageuse de sa proposition de couleurs. Il n’en demeure pas moins que la réponse à la commande, notoirement sous la forme d’un catéchisme de mission old school, a de quoi inquiéter les amateurs d’art sacré contemporain. Le retour à une figuration naïve en costumes “orientalisés” des personnages n’était pas indispensable, dommage. La maîtrise d’ouvrage, frileuse, a gâché l’occasion de nous projeter dans les images du XXIème siècle. L’époque, gouvernée par la peur, loin des audaces gothiques et de la démesure Viollet-le-Duc est au retour en arrière. Doit-on s’y habituer ?

Au même moment, les satrapes étripent les peuples, se disputent des fleuves d’or noir et bombardent ce qui subsistait de cités millénaires. Cette fois, il n’est plus question de prétexte anobli, la liberté, le droit à l’existence ou la démocratie, la brutalité se dévoile sans honte, sûre de son hubris, certaine de sa puissance. Il pourrait s’avérer cocasse, si ce n’était les centaines de milliers de morts accumulées ces dernières décades, que la religion en serait la raison ultime, oxymore fatal. Le Dieu de ces clergés corrompus est cruel, Baal règne encore, la gueule d’airain grande ouverte sur la fournaise, et l’humanité se consume dans cet effondrement. Le décalogue de Moïse descendu du Sinaï, lui-même inspiré d’un code comme celui d’Hammourabi, gravé quelque part entre le Tigre et l’Euphrate, n’est plus respecté par quiconque voudrait s’en réclamer. 2600 ans après, se venger de Nabuchodonosor ou bien le conjurer ?Ainsi, le temps des prophètes reviendrait, avec la colère comme exutoire au malheur que des dirigeants iniques imposent par vice à leurs populations, que personne ne les écouterait plus. Frapper, frapper encore, pour le saint pétrole, le saint dollar, la sainte bitcoin, tuer, tuer encore, pour la déesse IA, les divins satellites et les saintes ogives. Et couvrir d’or son palais, mettre en scène la perversion et contempler la catastrophe, reflet des puissances hors la Loi ou jouissance des enfants illégitimes de Zarathoustra ?

Sauf que, pour cyclique qu’elle puisse paraître, l’histoire ne finit jamais, et que le dénouement prévu par les monstres est rarement ce qui advient. Notre humanité se voit ainsi défiée. Nous pourrions succomber au désespoir, rendus ivres devant le carrousel des images, enfermés dans la société du spectacle et fermer nos paupières sur des rétines saturées. Mais non, nous subsistons, et nous survivrons, et si ce n’est pas nous, ce seront d’autres, animé.e.s par la foi, en l’être humain, accordé au Tout Vivant. Oui, une société se construit dans l’amitié et la fraternité. Et une religion dans l’amour. Aussi, si nous y regardons bien, nous disposons d’un libre arbitre en ruine certes, mais encore d’intelligence, des moyens techniques pour nous relier, nos idées d’ensemble, nos projets de vie, nos communs. Et donc de la capacité à dénouer la fatalité. Mais le voulons-nous vraiment ?

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Pour aller plus loin :

Eva Jospin, “Grottesco”, 2026, Grand Palais, Paris.

Claire Tabouret, “d”un seul souffle”, 2024-2026, Grand Palais, Paris

“Livres des Prophètes”, la Torah, la Bible, le Coran…

Le Robert définit Catastrophe : nom féminin, (du latin, du grec, de kata- et strophê → strophe ; idée de « évènement final »)

I. 1. vieux, Dénouement tragique. « La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop sanglante » (Racine). 2. Malheur effroyable et brusque. ➙ calamité, cataclysme, désastre. Les catastrophes naturelles (cyclones, inondations, etc.). — loc. En catastrophe : d'urgence ; très vite. Atterrir en catastrophe. 3. fam. Évènement fâcheux. ➙ accident, ennui.

II. Math. Théorie des catastrophes, qui, à partir de l'observation de phénomènes discontinus (situations de conflit), cherche à construire un modèle dynamique continu.

Claire Tabouret, “d”un seul souffle”, 2024-2026, Grand Palais, Paris

Eva Jospin, “Grottesco”, 2026, Grand Palais, Paris.

tags: art, géopolitique, sculpture, peinture, art sacré, vitrail
categories: Expositions, culture, Société, Politique
Wednesday 03.04.26
Posted by Renaud GAULTIER
Comments: 1
 

Endiguer ou laisser couler ?

“Digues et jetées”, extrait d’une série d’études, huile sur toile, format 10F, 2018 (©Renaud Gaultier) : https://renaudgaultier.com/paintings#/dams-dykes/

La conjonction des événements peut laisser rêveur. D’un côté, une rivière océanique déverse 40 jours durant, le temps d’un déluge, une pluie telle que les riverains du Tarn, du Lot, de la Garonne, de la Maine et de la Loire sont submergés; de l’autre, un déferlement de haine organisée inonde les médias autour de la mort d’un jeune homme radicalisé. Rien ne semble endiguer un flot ininterrompu d’images et de propos, l’État se défausse et invoque d’un côté la responsabilité des maires et des collectivités territoriales, de l’autre celle des éditorialistes et des groupes de pression aux arrières pensées politiques sans équivoque, relayés par des “posteurs” sur réseaux sociaux sans scrupules.

Pour éviter tout malentendu, nous rappelons ici que tant que nous vivons en démocratie, rien ne devrait justifier la mort violente d’un activiste. Le jour où nous aurons basculé dans un monde illibéral, la question se posera. D’ici là, veillons à ne perdre de vue le trésor de la liberté d’expression, l’égalité devant la Loi, et la fraternité, celle dont il n’est malheureusement plus jamais question dans le débat public.

L’entraide est une notion qui s’est un peu perdue avec l’eau des précipitations mais qui gagnerait à ne pas se diluer dans l’espace de nos préoccupations immédiates. Un jeune homme roué de coups a tardé à être présenté aux urgences, il en est mort. Il a refusé le secours des passants, ses camarades de rixe et ses adversaires du jour, l’ont laissé là, gisant et titubant. Bêtise et inhumanité liguées ensemble, comme souvent. La meute était partie ailleurs, sur les plateaux des chaînes à polémiques et autres “putaclics”. Consternant. Les digues ont lâché. Pensées sincères pour ses proches et sa famille, personne ne mérite une telle instrumentalisation d’un drame.

Sur le front des crues, une toute autre ambiance. Le climat se réchauffe - là aussi…-, les dirigeants comme la société civile éprouvent de grandes difficultés à prendre la mesure des phénomènes qui en résultent. Par exemple, en 2014, l’assemblée nationale française décide d’instaurer un transfert de compétences aux intercommunalités pour entretenir les digues et les zones humides via une taxe* à lever de 40 € par habitant. Les digues domaniales (appartenant à l’État) leur ont été remises “en l’état”, c’est à dire sans entretien ni maintenance à jour. Résultat, le montant des travaux est considérable, hors de portée des budgets intercommunaux prévus. Par ailleurs, la taxe est peu ou pas prélevée, ce qui dégrade encore la situation. Et une fois encore tout le monde s’énerve. Mais trop tard. À la faveur des élections municipales, dans un contexte de désaffection de l’engagement politique et de morcellement voire éparpillement administratif, le dossier a de quoi dissuader.

Carte des risques d’inondation, commune de La Possonnière, 49170, 22 février 2026. À la cote 6,0 mètres, l’État prend le relais…

Chaussons nos échasses, extrayons-nous de la boue et regardons plus loin tout autour de nous : que d’eau mon général ! L’empilement des mesures et des taxes ne résoudra pas le problème, les digues étant largement sous dimensionnées aujourd’hui, et que dire de ce qui nous attend demain. Cela représenterait 15 milliards d’euros au bas mot. Autant dire que la culture verra son financement, déjà bien entamé, disparaître quasi définitivement, hormis quelques levées de fonds patrimoniales ou mécénales Les extrémistes peuvent se réjouir : au pays de Victor Hugo, poésie et esprit critique seront bannis. Les propositions sont pour le moment logées dans des fondations privées, retour à la case 1850, le “gilded age” à la française, l’exonération fiscale en plus. Pour combien de temps ?

Le personnel politique comme les administrations se sont laissées, par facilité et paresse, débordées par les injonctions de communication émanant de sphères financières à l’agenda pourtant très clair : ne rien faire et leur confier la rente. Santé, éducation, sécurité, défense, écologie, la liste est longue. De grands pays ont déjà connu pareil empêchement bureaucratique, la Chine du XIXème siècle par exemple, sous un régime despotique, centralisateur et mandarinal, convaincu de sa supériorité. Quelques guerres et révolutions plus tard, la voilà au sommet de sa puissance retrouvée.

Les spécialistes de l’hydrologie savent depuis le XVIIème siècle qu’il faut ménager des espaces d’expansion des eaux en crue, des boires, des prairies inondables, merveilleux biotopes d’une diversité remarquable. Notre démocratie gagnerait à être mieux distribuée et laisser la place à une variété d’opinions, éclairées ou non. Réguler les flux, former la population, mieux diffuser la connaissance en particulier auprès des personnes isolées, jeunes comme vieux, favoriser le débat, soutenir les initiatives locales et l’entraide entre habitants et citoyens. N’attendons pas que toutes les digues cèdent. Aménageons plutôt le temps des débats, écoutons-nous, entrons en conversation. Fraternellement.

Pour information :

Un happening à Paris en décembre 2015, en contrepoint de la COP21 (©Renaud Gaultier) : https://renaudgaultier.com/installations#/endiguement-quantitatif/

https://www.france.tv/france-5/c-politique/saison-17/8173602-inondation-la-france-est-elle-en-danger.html

https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/02/21/inondations-dans-le-sud-ouest-les-digues-de-la-discorde_6667645_3244.html?search-type=classic&ise_click_rank=1

https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/02/15/inondations-les-pluies-torrentielles-deversees-par-les-tempetes-sont-plus-fortes-aujourd-hui-c-est-la-marque-d-un-climat-plus-chaud_6666875_3244.html

*Taxe Gemapi : Gestion des Milieux Aquatiques et Prévention des Inondations. Votée en 2014, entrée en vigueur en 2018.

tags: politique, environnement, écologie
categories: Politique
Monday 02.23.26
Posted by Renaud GAULTIER
 

La gratitude, pour commencer ?

Gratiae habitio (Merci merci merci), Renaud Gaultier 2025, https://renaudgaultier.com/blog/2026/2/17/oifruqbmoaovbsd078gxi4b53ybuwm

Quand nous pensons que tout nous est dû, que ce soit en raison de nos droit ou selon nos contrats, il nous arrive d’oublier de remercier celui ou celle qui nous procure un service ou un bien. Comme si cela allait de soi. Beaucoup des personnes qui dédient leur temps professionnel ou bénévole à l’amélioration de la vie des autres souffrent de ne recevoir sinon reconnaissance du moins un simple regard accompagné d’un merci. Poison contemporain ?

Il peut arriver que nous soyons pressés, dans une urgence supposée, pour ainsi négliger la relation à l’autre, aussi brève qu’un passage en caisse soit-elle. Mais si l’on y réfléchit bien, rien ne peut l’excuser. Ni le fait de téléphoner quand nous entrons dans une boulangerie, ni la façon dont nous sommes accueillis, parfois distraitement.

La technique nous a mis en face de machines dotées d’interfaces de plus en plus sophistiqués : de la pompe à essence au distributeur de snacks, du péage routier à la caisse automatique, du site du trésor public à l’assurance en ligne, de la commande de vêtements à la configuration de sa cuisine. Ces situations provoquent des moments parfois tendus, la machine impose son dialogue, suscite impatience et parfois colère. Nous devons nous y plier, une fonction ne se discute pas, la chose n’a rien à négocier, nous pouvons râler, tempêter, rien n’y fera. Même de mauvaise grâce, le client comme l’administré se soumettra, pas le choix.

Nous pouvons peut-être trouver là une explication à la difficulté à établir une relation égale avec l’autre dans une situation de service. Soumis à de multiples injonctions à tout moment de la journée et de la nuit, nous escamotons l’autre, l’humain, le non-machine et ainsi nous nous vengeons sur lui des humiliations techniques, nous le faisons “payer”.

Le recours aux substituts sous forme d’automate renforce cet isolement de chaque individu, mis en bulle cognitive, enfermé dans ses obligations virtuelles, déconnecté de la relation réelle, avec sa temporalité, son lieu précis, son flux. Comme si l’autre était réifié, objet parmi d’autres, ou pire fantôme (“ghost”) d’un lieu mort-né. Nous pouvons déplorer le développement des souffrances psychiques, interpeler les responsables politiques sur les questions de santé mentale, mais n’est-ce pas seulement quand cela nous touche de près, dans notre famille ou notre environnement professionnel ? Car enfin, est-il raisonnable de briser sa solitude en faisant glisser son doigt sur un défilement d’images agglomérés par un algorithme biaisé, ou encore, en questionnant une IA “conversationnelle” qui, à côté d’un tutoriel sur le soufflé au fromage parfois se permet de “donner généreusement” des conseils sur notre vie sentimentale et “répond” aux questions les plus existentielles ? Or Autrui ne se trouve ni sur une étagère, ni sur un catalogue, mais en dialogue. Ou alors cela porte un nom : la prostitution. C’est peut-être aussi cela, cette injonction à devenir “entrepreneur de soi”, une incitation à se prostituer, à ne se définir que dans les attentes des autres, ou les imposer sans égards, impudique en panique, objectivé jusqu’à la perte de soi, de chose à chose.

Si nous y réfléchissons bien, il nous faudrait sans douter retrouver le temps de dialoguer dans la complexité de la présence à l’autre, sans guide défini, dans les méandres incertains de l’échange entre personnes, nourri de paroles et d’attitudes certes, mais aussi de partages dans l’action. Peut-être aussi que nous devrions restaurer notre capacité à reconnaître l’autre comme soi-même, et pour commencer, à le saluer et le remercier pour son humanité et sa présence. Et ce que nous pourrions tisser là, au quotidien, devrait souhaitons le, finir par ressembler à un embryon de société dans laquelle nous retrouverions peu à peu notre place. Comme une conduite politique du quotidien, à notre échelle, libre, égale, fraternelle.

tags: société, philosophie, éthique, morale
categories: Société
Tuesday 02.17.26
Posted by Renaud GAULTIER
 

Quid Tum ? Commentaires pour prolonger...

Un projet pour s’interroger sur le projet, frontalement. Penser sur sa façon de penser, de voir et de faire. D’imaginer aussi. Et pour cela user de tours et détours, à l’atelier et dans une prairie. Commentaire sur une installation, pour aller plus loin.

“Visio”, Bois, acier, peinture, Renaud Gaultier 2025

Il s’agit là d’une déambulation située dans un paysage aménagé au cœur du bocage à l’ouest d’Angers, en bord de Loire. Ponctuée d’objets construits, cette installation en chemin fait directement allusion à la devise inscrite sur le médaillon frappé en hommage à Alberti (1404 - 1472). « Quid Tum »  (« Et Après ? ») tente de décrire ce qui guide nos pas dans les univers visuels et raconte ce « qui nous fait marcher ».

Leon Battista Alberti est considéré comme « l’inventeur » de la perspective et le vulgarisateur de son usage au début de ce qu’il est convenu d’appeler la « Renaissance ». Contemporain de Brunelleschi, admirateur de Giotto et de Mantegna, il rédige un certain nombre de traités dont le « De Pictura » (1435) et le « De Re Aedificatoria » (1443), monuments de théorie applicative encore étudiés aujourd’hui.

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La composition en perspective fait usage de figures géométriques simples, la droite, le triangle, le cercle. Comme un contrepoint salutaire, la promenade propose ici de suivre un sentier tout en courbes et volutes au milieu des herbes hautes, sans chercher à aller au plus court mais plutôt expérimenter des prises d’espaces inédites, des « pas de côté ».

Quid Tum, et après ?

Le propos est ici de reprendre cette question, « Quid Tum ?», et de se la poser aujourd’hui, plus de 500 ans après, dans un monde caractérisé par la continuation d’un projet de conquête, d’exploitation et de représentation de la réalité du plus proche jusqu’au très lointain, du nanoscopique jusqu’aux galaxies incommensurables, du plus ancien événement jusqu’au futur imaginable. Alberti et ses contemporains ont ainsi posé les bases d’une science du projet, si spécifique aux organisations occidentales.

La rupture fut voulue et pensée, portée par des arguments qui provenaient d’une Antiquité redécouverte, grecque, hébraïque et latine, comme de sciences issues des confrontations avec les cultures orientales, en particulier arabes. Sa diffusion fut vite soutenue par le développement de l’imprimerie (Aldu Manute, Gutenberg), de l’essor des langues vulgaires (Dante) et du déploiement des cités financières et marchandes d’Italie et de Hollande. Le statut du peintre prit son autonomie (Fra Lippo Lippi), sa signature désormais reconnue comme celle au bas d’une lettre de change, la valeur de la chose créée, la cosa mentale chère à Leonardo ont promu l’invention de la réalité au rang ultime pour devenir l’instrument de la puissance des grands.

Alors que le monde des choses tend à s’effacer au profit des virtualités totalisantes, que ce soit sous forme d’outils de conception (CAO, IA*), de mise en réseaux d’avatars fictionnels, ou d’appartenance à des communautés intangibles, voire d’injonctions contradictoires par notification, il nous a semblé pertinent de revenir aux réalités physiques, « Atterrir », comme le disait Bruno Latour*.

D’où ce besoin de recourir à des dispositifs de pyramides visuelles qui superposent le plan à l’espace, dans un parcours jalonné de pauses en intersection comme autant d’écarts à notre frénésie de consommation d’images : « Les Visées » (cf Installations, http://renaudgaultier.com/installations#/quid-tum-et-aprs-/).

Mais aussi la volonté de caractériser simplement notre mécanisme de vision en société, nos regards sur les réalités, directes ou non. Alors nous pouvons vite distinguer des yeux voraces, des yeux curieux et des yeux doux, mais aussi des regards critiques, qui usent et qui traitent l’image selon des visées, des objectifs, qui relèvent de projets totalement différents. Les premiers constituent une caste de prédateurs, volent, prennent et capitalisent leur butin qu’ils empilent dans leurs serveurs ultra-sécurisés. Les seconds sont des êtres versatiles qui effacent leur mémoire à mesure qu’ils acquièrent de nouvelles informations et vivent leurs émotions, pris par la transe consumériste. Les troisièmes se contentent d’observer, ne veulent rien retenir, de peur de s’impliquer ou de s’attacher à ce monde qu’ils préfèrent tenir à distance, quelquefois avec bienveillance et compassion, le plus souvent dans la crainte. Plus enclins au jugement, jamais en peine de trouver une étiquette à apposer à la réalité qu’ils filtrent, et pourtant si indispensables au débat, les regards critiques sont parfois encombrés de références nominales et peu argumentées.

A cela s’ajoute une espèce moins nombreuse, parfois criarde, plus généralement furtive, se glissant dans les marges, se camouflant dans les interstices des champs de surveillance. Elles s’organisent pour tisser une contre-culture, entre contestation enragée et esprit critique documenté.

Au cœur de nos interrogations se glissent des boites noires reliées à nos yeux, ce continent que chacun-e porte en soi et qui participe de l’exercice de la conscience : notre mémoire, cet agrégat incertain, fait de sensations, de raisonnements, de séquences vécues et de rêves nébuleux qui se dissipent dans la brume des années qui passent.

A la Renaissance, une multitude d’agencements sociaux et techniques inspirés par les archives gréco-latines ont permis l’essor de villes et de régions européennes dynamiques, grâce à des conquêtes commerciales, financières et militaires. L’invention de la perspective en fait partie. Nous faisons l’hypothèse que ce système de représentation et sa portabilité ont permis de déployer des moyens techniques inédits, fruits de la synthèse des apports transmis depuis l’antiquité et des découvertes issues d’une science renouvelée. Ainsi par exemple, l’alchimie est devenue chimie et biologie, l’arithmétique et la géométrie, mathématiques, l’astronomie, astrophysique. Les progrès se sont succédés jusqu’à intégrer la relativité et la physique quantique dans les usages technologiques. La génétique permet aujourd’hui de redéfinir le vivant. Il s’agit bien ici de percer les mystères de nos contingences terrestres, depuis notre espèce et vis-à-vis de toutes les autres. L’inconnu comme horizon, l’au-delà qui motive autant les individus que les sociétés organisées selon ce modèle de connaissance.

Quid Tum ? Et après ? Le projet humaniste de la Renaissance, perpétué par les Lumières, se heurte aujourd’hui au mur de l’ignorance érigée en vertu. L’empire des idées occidentales sur le monde s’est effondré sur lui-même, ne laissant que des techniques surpuissantes aux mains de capitalistes immatures. La Loi n’est plus l’axe du monde libre, seule la force brute compte désormais. Le projet occidental n’est plus que sa caricature mercantile, la promesse d’asservissement des individus à leurs pires instincts. Car la pulsion a repris le pas sur la raison, le temps n’est plus qu’un présent lessivé.

J’ai voulu rendre hommage à ce projet né sur les bords de la Méditerranée, sans omettre de considérer les drames et les combats qu’il suscita mais sans oublier non plus les nobles aspirations qui conduisirent l’esprit humain à se dépasser pour accomplir de grandes et belles choses dont nous sommes, consciemment ou non, les héritiers ingrats.

J’ai donc tenté d’exhumer à ma manière le squelette de cette période qui s’achève.

 Les Visées (ossements) ou le squelette – de ce qui reste - du projet de l’Occident pour le monde

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Les Visées sont des dispositifs qui rappellent la mise en place par les peintres des premières pyramides visuelles. Ces installations viennent s’inscrire dans ce qu’il est convenu d’appeler un paysage, entièrement façonné par l’homme à partir d’un legs géologique ancien. L’artifice optique fait ici partie du paysage, comme l’homme et ses représentations font « culture de nature » avec les autres habitants des lieux, qu’ils soient végétaux ou animaux. Car c’est nous qui définissons, décrivons, établissons.

Les Visées évoquent aussi les dispositifs optiques utilisés par les militaires, d’où le nom, pour s’ouvrir des fenêtres de tir et ainsi conquérir des territoires quel qu’en soit le prix. On se souvient là des machineries complexes inventées pour le compte de princes belliqueux par l’autre géant de la Renaissance, Léonard.

La perspective dépend exclusivement du point de vue où l’on se place, et définit en ombre le point aveugle, ou plutôt le secteur de l’angle aveugle. C’est pourquoi les orientations diffèrent. Tantôt Nord-Sud, Est-Ouest et même Ouest-Est, car les apports réciproques lors des conquêtes ne peuvent être oubliés.

Mais il s’agit là plutôt de donner à voir la perspective comme conquête par le regard, de décomposer la vue en fenêtres sur le monde, comme autant d’écrans, comme autant de projets possibles. Évocation de la multiplicité des regards filtrés par l’optique, les cônes disent aussi les couleurs que nous distinguons et nommons dès que nous devons dire ce que nous voyons. Percer à jour le réel, en quelque sorte.

Mais, individus saturés d’écrans digitaux, regardons-nous encore le monde et ses habitants avec l’attention qu’ils méritent ?

La situation : Le Sentier des Pas de Côté

Pour exprimer la diversité des possibilités du regard « occidental » et du projet qui en découle, j’ai choisi, par contrepoint, de proposer un parcours qui sinue au milieu des herbes hautes. Pour ce faire, j’ai dessiné une figure pour drone, avec mon tracteur-faucheur.

 Les visiteurs sont ainsi invités à marcher, en contrebas d’une chapelle dédiée à Saint Roch, autrefois halte du chemin de Saint Jacques, pour s’arrêter dans une clairière, au bord d’un étang ou le long d’un talus et y découvrir des installations-sculptures de grande taille. Ils peuvent aussi observer les traces de celles et ceux qui partagent ce petit morceau de territoire.

La prairie est en effet habitée par toutes sortes d’animaux noctambules, à commencer par les chevreuils qui viennent s’ébattre la nuit, où ils croisent renards, lièvres, parfois les sangliers qui traversent pour s’abreuver à l’étang, où ils retrouvent grenouilles, canards et poules d’eau. Les chats, les chouettes et les hérons se disputent les mulots et campagnols qui pullulent sous les herbes, tandis que les chauve-souris se gavent de moustiques ; Mais aussi diurnes car le jour, papillons et oiseaux des champs égaient le paysage, où l’on entend et l’on voit entre autres les mésanges, rouges-gorges, rouges-queues, chardonnerets, pigeons, geais des chênes, grive musicienne, pies et merles en grand nombre. Parfois, la huppe fasciée donne le ton de son cri si caractéristique de l’été.

Déambuler sur le Sentier des Pas de Côté demande de choisir un chemin dont la destination n’est pas connue, d’autant que les intersections ne présentent que des courbes et des volutes à venir. Sans pour autant constituer un labyrinthe, il expose chacune et chacun à une incertitude du pas suivant. Il crée du temps au dehors, à côté des habitudes.

Les Visées (aiming at…), descriptif

Au nombre de sept, elles présentent différentes façons de voir et d’être au monde. Construites à partir d’éléments glanés sur un chantier de rénovation d’un bâti ancien, elles se présentent comme des vestiges. Des fenêtres, des ouvrants et des dormants, ont ainsi été déconstruits puis recomposés. Des poutres ont été réutilisées, des bois tombés ont été ouvragés, des textiles déchirés.

Les européens ont beaucoup voyagé et transposé leur manière d’être au monde, pour certaines, des roues leur ont été adjointes, pour inviter au déplacement du regard, à ne pas seulement regarder devant soi, dans le même plan, mais aussi tout autour de soi et découvrir des vivants, des souffrants et des autres, si différents de nous.

Visio. 4 fenêtres, 4 cônes de vision différents, 4 couleurs primaires. Embrasser un plan le plus large possible, tout voir et aplatir le réel dans une même direction. Et hors-champ ? Poutre, rondins et châssis de fenêtre en chêne, acier. 220x140x250cm.

Captatio. Un attracteur étrange, presque un piège, tendu vers sa cible. Tout capter, tout le temps, d’accord mais pour en faire quoi ? Éléments de châssis de fenêtre en chêne, rondin, acier, peinture polyuréthane. 210x145x255cm.

Veni Vidi Vici ou la Vigie sauvage. Comme une réminiscence, un totem comme un tabou, la question du sauvage, en lisière de nos pensées balisées. Tout percevoir, tout le temps, ici et maintenant, partout, tout le temps. Poutre en chêne et pentures d’acier de récupération, peinture polyuréthane. 130x45x255cm

De Profundis Clamavi. Au bout d’une ligne d’eau dormante, un cône de vision, mis à distance. Une vue étroite, une vie sous la surface des choses, un arrière-plan comme une impasse. Alors bifurquer, se jeter à l’eau ou se retourner. Ou alors crier pour dire sa détresse. Certes oui, mais vers qui ? Poutre, rondins et châssis de fenêtre en chêne, acier, peinture polyuréthane. 280x110x250cm.

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Gratiae Habitio (Merci Merci), de la douleur à la guérison, comme un parcours de soin dans une chapelle votive dédie à Saint Roch et Sainte Apolline. Proposition néobaroque d’un chemin de croix et d’une évocation des thaumaturges chrétiens, dans la tradition des dons de vêtements déposés en remerciement. Ici, le plâtre blanc laisse apparaître la diversité des souffrant-e-s par les textiles en lambeaux et filtre une lumière douce qui forme constellation sous la voûte. Vêtements au rebut, leds, plâtre, acier. 132x148x132.

Conception : Renaud Gaultier (2024-2025)

Technique, Réalisation et Installation : Philippe Le Gouvello, Renaud Gaultier (Printemps 2025)

Remerciements : Christine et Baptiste Rhodes Gaultier, Isabelle et Cyrille Le Gouvello.

Situation : La Rousselière, route de l’Alleud, 49170 La Possonnière.

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Ti Dulci, les yeux zélés. Avec Claudie Hénique, feutrière : inspirée d’un médaillon d’Alberti, l’expression multiple d’un regard bienveillant sur le monde, Doux au toucher, mobile en suspension. Laine mérinos brodées et feutrées à la main, à l’eau et au savon, 20 cm de diamètre environ, 50 g.

Accumulati, les data par dendrochronologie. Rongé par la maladie, couché par la tempête, un bouleau est tombé de tout son long. Les arbres sont les témoins et les sentinelles de l’anthropocène. Leur écorce raconte les outrages et les blessures du temps, les marques des scies disent la main de l’homme. Sans pouvoir user d’un chamanisme disparu à force de persécutions, nos techniques permettent pourtant de lire les événements passés. Qu’en faisons-nous ? Bois de bouleau tronçonné, peinture vinylique, 20 m, 2T environ.

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“Accumulati”, Renaud Gaultier 2025

Conception et réalisation : Renaud Gaultier (2024-2025)

Petite Bibliographie

Léon Battista Alberti, « De Pictura, De la Peinture », Préface, traduction et notes par Jean-Louis Schefer, Introduction par Sylvie Deswarte Rosa, Editions Macula 1992-2014.

Daniel Arasse, « Le Sujet dans le tableau », Flammarion, 1997, 2006.

Daniel Arasse, « On n’y voit rien », Denoël, 2000.

E. Bonnet, D. Landivar, A. Monnin, “Héritage et Fermeture, une écologie du démantèlement”, Editions Divergences 2021.

Patrick Boucheron , « Léonard et Machiavel », Verdier 2008.

Dante (1265-1321), « La Divine Comédie », Garnier Flammarion 1985.

David Graeber et David Wengrow, “Au commencement était… Une petite histoire de l’humanité”, Les Liens qui Libèrent, 2021.

Jeanne Guien, « Le Désir de nouveautés. L’obsolescence au cœur du capitalisme (XVᵉ-XXIᵉ siècles)”, La Découverte 2025.

David Hockney, « Savoirs Secrets, les techniques perdues des maîtres anciens », Thames & Hudson 2022

Bruno Latour, “Où atterrir, comment s’orienter en politique”, La Découverte 2017.

Machiavel (1469-1527), « Le Prince et autres textes », Gallimard, 1980.

Erwin Panofsky, « La Renaissance et ses avant-courriers dans l’art d’Occident », Flammarion, 1976.

tags: art, installation, landart
categories: Expositions
Sunday 06.01.25
Posted by Renaud GAULTIER
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La SuperIntelligence des Lentilles d'Eau

La tempête avait repoussé les lentilles d’eau au bout de la mare, il fallait profiter du moment et aller chercher l’épuisette, malgré le froid. Il me fallut quelques jours pour en venir à bout, comme un gondolier patient, pêcheur de plantes aquatiques. A la faveur de ces travaux, il me vint quelques réflexions, comme une méditation de bord de mare. Liminaire.

Pour commencer, ces “lemna minor” sont des créatures douées d’aptitudes et de qualités remarquables. Asexuées, elles se reproduisent à raison d’un doublement de la surface couverte par 24 heures en climat tempéré. Elles se nourrissent de l’azote et des phosphates présents à l’état naturel dans les eaux calmes, à fortiori sur des bassins d’épandage d’eaux usées. Certaines variétés de lentilles, riches en protéines, sont utilisées comme alimentation animale ou même humaine. Les carpes et les canards en raffolent, les emmenant d’une mare à l’autre, comme pour cultiver des champs d’eau destinés à les nourrir. Le développement des lentilles d’eau traduit une propension à l’invasion sans limites, seulement bornée par les contours du plan d’eau. Une fois recouvert, la couche s’épaissit, jusqu’à plonger le bassin dans l’obscurité. La photosynthèse s’arrête, la vie aérobie est alors asphyxiée, c’est l’eutrophisation. Au bout d’un moment, en l’absence de prélèvement d’origine animale ou humaine, elles se décomposent, régénérant un cycle apparemment infini. Hormis à des fins d’alimentation, les instituts agronomiques réfléchissent à leur mise en culture sur des bassins d’eaux usées, pour les recycler ensuite comme engrais. Elles présentent donc un intérêt écologique évident pour les collectivités. Leur présence, accentuée par les activités agricoles et l’habitat, témoigne d’une forme d’irréversibilité des processus invasifs, au point qu’elles savent couler quand il fait trop froid pour revenir à la surface aux beaux jours. Elles sont une forme de vie automatisée, autonome, voire autosuffisante dans un contexte favorable. De quoi méditer, donc. Par exemple, sur le recouvrement inéluctable d’une réalité par une autre, d’une substitution de vie, jusqu’à l’épuisement.

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Maintenant, mouillons-nous. Il ne se passe pas un jour sans que des journalistes s’émeuvent des formidables progrès des intelligences artificielles et que utilisateurs se fassent l’écho des incroyables possibilités qui leur sont - pour le moment - offertes, sur des réseaux sociaux eux-mêmes pilotés et administrés par d’autres IAs. Chacun-e est prêt-e à renoncer à son discernement du moment qu’il-elle peut consulter l’oracle digital à tout moment depuis son téléphone ou sa station de travail. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que de voir revenir le magique sous forme numérique. Sans préjuger des technologies mobilisées, allons explorer les chemins d’une mythologie inactuelle et essayer, pourquoi pas, d’en distinguer quelques impasses.

Dans un temps pas si lointain en Europe, nous pouvions invoquer les esprits d’une source ou d’un bois et tenter de se concilier leurs bonnes grâces. Nous étions animistes jusqu’au moment une religion d’inspiration judéo-grecque finit par convertir toutes ces pratiques en cultes de saints et saintes, thaumaturges parfois, doté-e-s de vertus inatteignables, le plus souvent.

Puis, la nature gagnant en science ce qu’elle perdait en légende, nous entreprîmes de la soumettre, par tous les moyens de la technique triomphante. L’appropriation des ressources connut alors une frénésie sans limites, le droit évoluant au gré des découvertes de profitabilité. Humains mis de côté dans des catégories dites inférieures, non humains broyés par le machinisme, les colonisations prirent des formes diverses selon les phases de l’histoire moderne. Alors oui, si les concepts d’égalité et de liberté diffusés à l’époque des Lumières ont pu s’inspirer de la rencontre avec les peuples amérindiens, les encyclopédistes en instaurant un homme démiurge débutèrent l’instauration des tyrans tout-puissants. La politique bute sur le capital technique, déjà. Les âges industriels virent la mise au pas des populations rétives, dans des villes usines d’abord. Pour les plus instruits, il leur fut laissé le romantisme pour nostalgie, Sturm und Drang et Mare au Diable. Quelques artistes organisèrent la résistance, Ecole de Barbizon, Ecole de Pont Aven, Nabis. Chant du Cygne Noir, ultime Talisman. Le pire survient ensuite, quand sous prétexte de retour aux sources des civilisations ancestrales, la mort industrialisa la mort, deux guerres mondiales, gazage des fantassins, massacre à la mitrailleuse, bombardement au phosphore, chambres à gaz, anéantissement nucléaire. La notion d’esthétique s’était évanouie avec Duchamp, le désespoir envahit la peinture de l’Ecole de Paris et des expressionnistes abstraits, la joie factice du Pop Art vient recouvrir les classes moyennes d’un linceul d’illusions, la place est libre pour l’avènement de l’informatique de masse. Interagir en réseau, comme une armée docile de consommateurs un jour de soldes. Prendre et jeter, encore et plus encore. Pléonexie compulsive, irrépressible, sauf accident. Les krachs se suivent mais qu’importe, la monnaie se virtualise de plus en plus, indolore. Depuis le chèque de Yves Klein, la dette est une abstraction immatérielle et sans lyrisme, simplement une Nouvelle Réalité. Quelques années plus tard, les artistes et les philosophes dissertent à propos des jeux vidéos, seules les Wachowski se fendent d’une critique monumentale de la société du spectacle numérique avec une trilogie 3D, toutes et tous Matrixé-e-s pour l’éternité ?

Et les cyborgs s’invitent au Festin Nu. Dignes héritiers des Robber Barons du charbon et de l’acier, les Métabarons de la Tech colonisent la planète par le code, réduisent en algorithme la vie de milliards d’êtres humains. Les scientifiques deviennent de simples gestionnaires, les ingénieurs jouent à la play station sur des logiciels de conception 3D, les politiques défilent sur les tapis rouges, le pouvoir est ailleurs. Idiots utiles, une poignée d’artistes se poussent pour être remarqués puis financés par les derniers tycoons du Luxe. Car l’Art est un Luxe, même quand il est stupide. D’aucuns se demandent si l’IA ne va pas les supplanter définitivement. D’autres expliquent que la clé est dans le “prompt”. Comme si une IA bien élevée dans ses bunkers réfrigérés ne savait pas prompter toute seule. Les enseignants professent que nous devons adapter les enfants à ce nouvel environnement. Dette et Devoir pour Obéir, toujours. Léviathan est un conglomérat anonyme de pixels, HAL est déjà loin, il nous est demandé d’être bienveillant avec les machines, elles sont si gentilles. Hegel peut être content, l’esprit du temps est une nano-puce chargée en données toxiques.

Asphyxiée la démocratie issue des traditions néo-classiques du XVIIIème. Etats faillis, territoires poubelles, fin d’une Histoire, début d’un cycle ou l’asservissement digital, tel que de trop rares auteurs de Science Fiction l’ont pensé, est devenu une norme sociale, par commodité. “Pourvu que je scrolle et que je trolle, alors je jouis de moi.”

Dante est mort. Pas ses enfers.

Quelques références au fil de l’eau :

Nick Bostrom, “Superintelligence”, (2024), Dunod

Nicolas Nova, “Persistance du merveilleux”, (2024), Premier Parallèle.

David Graeber & David Wengrow, “Au Commencement était…, une nouvelle histoire de l’humanité”, Les Liens qui Libèrent, (2021).

William Burroughs, “Le Festin Nu”, (1954), Gallimard.

David Cronenberg, “Le Festin Nu”, (1991), Century Fox.

David Chavalarias, “Toxic Data”, (2022), Flammarion.

https://helloquittex.com

Yves Klein , Chèque, (1959), Encre, peinture dorée sur papier collé sur papier gouaché, 15,5 x 37 cm
Chèque: 9,7 x 31 cm, Centre Pompidou.

tags: environnement, écologie, inteliigence, vivant
categories: IA
Friday 01.17.25
Posted by Renaud GAULTIER
 

Des raisons d'espérer ?

Comme un coin de ciel bleu ? RPG 2023

En cet automne triste, où les nouvelles déferlent dans une fange infinie, il nous est difficile sinon impossible de sourire à la vie qui vient, tant elle bat au rythme du décompte des morts violentes et des catastrophes. Après les sécheresses caniculaires, les inondations glauques et son cortège d’existences ruinées. De tout temps me direz-vous ?... Non, car rien ne nous permet d’incriminer la fatalité : guerre et dérèglement climatique sont les conséquences de nos actes, au moins indirectement. Et si, avant de céder à l’accablement qui nous menace, nous essayons de remonter le cours des choses, à contre-courant des pessimismes ambiants ? Chiche ?

Deux guerres se déroulent à nos portes, et elles sont hideuses. Celles sur lesquelles nous avons fermé les yeux le sont tout autant*, mais cette fois, nous ne pouvons détourner les yeux. Les protagonistes sont les mêmes mais là aussi les digues ont cédé. Nous ne pourrons pas dire que nous ignorions la démence mafieuse et meurtrière des dirigeants russes, qui comble, se déguise d’un combat pour « la civilisation ». Cynisme atroce, fruit de nos complaisances cyniques, gaz contre devises, manufactures contre containers, et renoncement moral d’une Europe qui ne sait plus pourquoi elle s’est constituée, hormis l’horizon des courses du samedi matin. Nous avons financé les ploutocrates et ils ont nourri les partis populistes qui sèment la haine en retour. Les masques tombent. Maintenant nous savons ce à quoi les monstres nous destinent, l’asservissement et la misère, comme toujours. Si les masses ne sont plus, les communautés s’y sont substituées, fabriquées par des algorithmes malsains. Dans ce laminoir numérique, les partis politiques ne survivent pas. Mais la bête prolifère. L’Infâme aussi. Jamais les religions instituées n'ont à ce point envahi l’espace politique à l’époque moderne pour y propager leurs terreurs ineptes hormis peut-être lors de la guerre de trente ans (1618-1648). S’ensuivit le Traité de Westphalie et l’avènement de l’État moderne. Alors constituer des collectifs intelligents, de ceux qui usent des réseaux pour échanger et construire, première résistance. Proposer des remèdes à la misère résignée, comme celui de rebâtir des services publics dignes de ce nom, deuxième résistance. Décrire des perspectives enthousiasmantes pour des populations jeunes et désorientées, on le serait à moins, troisième résistance.

Non la dictature n’est pas une solution. Pas plus que le monopole** en économie. Oui, l’ignorance est à combattre et le débat est à favoriser, partout, tout le temps, auprès du plus grand nombre.

L’autre front qu’aucun n’envisage vraiment, car il procède de nos craintes ataviques, est le réveil des formidables puissances de la Terre. Et cela vient chercher en nos sociétés atomisées une vertu depuis longtemps en sommeil : la solidarité. Devant la montée des eaux, la machine étatique et ses sous-traitantes sont dépassées. Le retour d’une citoyenneté concrète et contributive, la seule qui donne un sens au travail, quatrième résistance. Indispensable. Élémentaire.

Si le spectacle de nos démocraties confisquées par quelques intérêts privés peut nous décourager, il peut tout autant susciter des vocations à s’engager, cinquième résistance. Il en va de la paix et de la prospérité partagée par toutes et tous, de notre survie, en somme.

Et contrairement à ce que d’aucuns prophètes voudraient nous faire croire, c’est aux plus anciens de montrer la voie et de transmettre savoirs et connaissances tant qu’ils le peuvent. Pour ne pas reproduire des passés funestes. Mais se donner des raisons d’espérer. En lien.

 

 *Soudan, Azerbaïdjan, Yemen, Niger, Mali, Congo…

**Cédric Tourbe, « Capitalisme américain, le culte de la richesse », Arte TV 2023.

 

tags: guerre, société, politique, géopolitique, écologie, éthique, démocratie
categories: Politique
Tuesday 11.14.23
Posted by Renaud GAULTIER
 

Get back to pop innocence?

Jeff Koons, “Michaël Jackson and Bubbles”, porcelaine, 1988.

L’art pop a ceci d’unique qu’il peut entretenir sa propre nostalgie indéfiniment. En effet, comme il repose sur la reproduction et la diffusion des images, des sons et des objets, il peut offrir de revivre une enfance fantasmée, idéalisée au pays de Neverland. “Get back”, le documentaire de Peter Jackson*, le prolifique auteur de la trilogie filmique du seigneur des Anneaux, autre utopie entre mythe et conte pour adulescents, traite du crépuscule d’un groupe légendaire, The Beatles. “Alea jacta est” ou comme diraient nos amis britanniques, “Let it be”.

Publié sous forme d’une mini série de plus de huit heures, le film reprend les bandes enregistrées en 16 mm par l’équipe du réalisateur Michael Lindsay-Hogg ainsi que les démos audio des sessions de janvier 1969. Le groupe est réuni par Paul Mac Cartney autour d’un projet de film pour la BBC qui raconterait la préparation d’un concert et sa diffusion en direct à la télévision. Quand Lindsay-Hogg en tirera un film de 80 minutes crépusculaires, visant à démontrer la fin inéluctable du quatuor, telle une prophétie auto-réalisatrice, Peter Jackson décrit par le menu le processus créatif et collectif de quatre génies de la pop music. Passionnant.

The Beatles, “Let it be”, Apple 1970.

Tout d’abord, nous est montré l’incroyable modestie de moyens, le passage du mono à la stéréo, l’arrivée de quelques instruments, le bricolage permanent des ingénieurs du son, une économie toujours présente, sur fonds de lutte pour la récupération de leurs droits sur leurs œuvres, enregistrements comme textes et partitions. Ils viennent jouer en famille, avec leurs compagnes et même une enfant, Heather, fille de Linda Eastman (future Mac Cartney). Aucun garde du corps, pas de policier à l’entrée de l’immeuble, et pourtant rien de la folie des fans ne les vient les perturber. Simplicité.

Contrairement à la légende qui narre un état de conflit ouvert, les tensions sont en réalité assez rares. George Harrison, certes, affronte parfois Paul Mac Cartney pour poser ses revendications d’auteur et témoigner des ses frustrations de musicien. John Lennon lâche quelques formules lapidaires, se moque d’eux-mêmes, “And now the Bottles !” mais prouve chaque jour un engagement et un sérieux dans le travail qu’on ne lui aurait pas attribués, si l’on en croyait la chronique de l’époque. George est défait mais après quelques jours de bouderie, il avait même suggéré son remplacement par son ami Eric Clapton (!), revient et s’applique à la tâche. Ringo Starr (Starkey) est d’une solidité et d’un flegme tout en sourire, indispensable à l’équilibre du groupe, et pas seulement musicalement. Les rôles sont distribués, Lennon et Mac Cartney écrivent et composent, les deux autres enrichissent. La complicité des deux premiers est évidente, plaisant à voir, ils jouent, tout le temps, au sens du jeu qui amuse, se livrent à des digressions musicales potaches, font des concours de grimaces, crient à tue-tête avec Yoko. Ils jouent parce qu’ils cherchent, ils cherchent en jouant. Et c’est ici que le documentaire est une démonstration que tout créatif, artiste ou innovateur de laboratoire, doit regarder attentivement. Chacun travaille de son côté la nuit afin de revenir en fin de matinée muni d’une proposition, parfois d’une simple ébauche afin de la mettre en commun et les autres s’en emparent, sans juger. Ils développent ensemble.

Comme dans toute organisation, se pose le problème de la décision, des buts et des moyens, secondairement du chef. Paul se plaint d’avoir à l’assumer mais surtout diffère de ses comparses dans l’énoncé des objectifs. On voit que les Beatles sont devenus une charge trop lourde, une obligation de succès désormais intenable. Mais le travail reste au cœur, leur origine ouvrière peut-être. Repliés dans leur studio, le monde vient à eux par l’entremise de coupures presse, de reportages vus la veille. Ainsi le discours de Martin Luther King est-il repris en chanson, comme un rap avant l’heure par Lennon sur l’air de “I’ve got a feeling”. “Get back” est ainsi une réponse explicite aux mesures anti-immigration - déjà - prises aussi bien en UK qu’aux USA. Jamais en reste quand il s’agit de partager la paysage musical de l’époque, ils se moquent des Who et de leur batteur Keith Moon, plaisantent à propos des Rolling Stones et font l’éloge de Fleetwood Mac.

Quand le processus créatif patine, il faut changer. Ici, la décision est prise de quitter les studios de cinéma de Twickenham pour rejoindre les sous-sols de 3, Savile Row, siège de la compagnie Apple Records nouvellement créée. Le studio n’est pas prêt, qu’importe, on fait venir deux quatre pistes depuis EMI, Abbey Road, et le récent 8 pistes acheté par George. Quelques bricolages plus tard, les micros sont en place et les sessions reprennent. Plus tard, Billy preston les rejoindra pour les parties au clavier, amenant un son groovy blues, en particulier sur le Fender Rhodes à chambre Leslie, inimitable. Son apport, comme émanant d’un cinquième Beatles, amènera le liant et la chaleur qui manquait, autre changement bénéfique.

Tout le document nous conduit à son acmé, le fameux concert sur le toit. Les FabFour sont sevrés de toute relation au public, ne jouent plus en concert depuis presque deux ans. La peur est perceptible, aussi leurs discussions font souvent allusion leurs débuts à Hambourg, là où ils partagèrent la scène avec Billy Preston. Jusqu’au dernier moment, Paul ne voudra pas monter sur le toit. Or, les images le montrent, ils jouent avec un plaisir incroyable, dans le froid de janvier, avec pour seul public visible par eux, celles et ceux qui purent monter sur les toits alentour. Au pied de l’immeuble, dans la rue, c’est la foule, calme et disciplinée, pas encore de hooligans ici. Meilleure de leurs répétitions, elle est interrompue par des bobbies de vingt ans, d’une politesse dont on ne penserait pas capable une police aujourd’hui. Ce sera la dernière apparition publique des Beatles.

Et maintenant, la nostalgie. Parce qu’un tel groupe fut un météore qui visita la planète terre durant moins de dix ans et que rien ne remplacera la fraicheur, l’impertinence et les mélodies de chansons inoubliables. Que de tubes, mon Dieu ! Oui, ils furent de leur époque, citant le rock n roll d’Elvis, le rythme n blues des pionniers et s’aventurant bien au delà. Alors qu’ils se séparaient, l’été 69 vit se tenir Woodstock, le festival de la beat generation. 10 ans plus tard, Thatcher prenait le pouvoir, entre grèves de mineurs, punk rock et guerre aux Falklands alors que Reagan lançait sa dispendieuse “guerre des étoiles” pour mieux en finir avec le welfare state de Keynes. Là, les images reprises par Peter Jackson montrent un London plus que jamais swinging, tolérant, où les trois pièces rayures de la City côtoient les jupes courtes et acidulées des jolies filles, tandis que des dames respectables en tailleur affirment aimer leur musique. Les Beatles furent la bande son d’une après guerre, WWII et coloniales, pacifiée, ouverte et joyeuse. La fête tournera vite court, après l’été 69, enterrée avec les victimes de la fusillade de Kent State University en mai 1970. Fin de la parenthèse enchantée.

Tout au long de leur parcours, les Beatles lutteront pour leurs droits d’auteur**. Car oui, ce sont des auteurs, notion relative en ces temps d’IA (dé)générative. En solo, il continueront d’empiler les succès et interviendront, comme John et Yoko ou George, dans la vie publique et politique. Quand George inventera le premier concert caritatif en 1971 pour le Bangladesh, le couple en blanc, lui, militera inlassablement pour la paix, “Give peace a chance”. Ils témoignent d’un temps où écrire des paroles poétiques sur une mélodie fantaisiste était possible, sans que des crétins du marketing ne souhaitent les formater. Mais ça, c’était “Yesterday”. Aujourd’hui nous avons Taylor Swift***…

*Peter Jackson, “Get back”, série en 3 épisodes, Disney+ 2021. https://www.youtube.com/watch?v=Auta2lagtw4

**vendus 47,5 millions de $ à Michaël Jackson en 1985, revendus à Sony 750 millions de $ en 2016.

*** American Artist of the Decade 2019 !


tags: pop, musique, culture
categories: culture
Tuesday 09.05.23
Posted by Renaud GAULTIER
 

IA, si humain, trop humain ?

N’en déplaise aux adorateurs de l’innovation technologique, la question de l’Intelligence Artificielle (IA) ne se pose pas en termes de progrès technique comme souvent en la matière mais de choix de société, voire osons le mot, de civilisation. Certains acteurs du secteur et non des moindres s’inquiètent des conséquences pour notre humanité, d’autres cherchent à nous apaiser, parce que selon eux, depuis l’invention du chemin de fer, « les gens » ont toujours des réticences à accepter la nouveauté technique. Et si le débat était ailleurs ?

Revenons un moment à une époque où la technique entame sa marche triomphale, par le fer, le feu et le charbon, quand Dostoïevski (1821-1881) raconte une histoire sensée expliquer la modernité, ainsi l’épisode du Grand Inquisiteur dans son roman « Les frères Karamasov ». Au temps de l’inquisition espagnole, au XVIème siècle donc, Jésus, de retour sur terre, est arrêté par la police religieuse. Là, son chef explique au « Fils de l’Homme » que la proposition révolutionnaire d’instaurer l’amour et la liberté sur Terre est une dangereuse aberration, dont les humains ne veulent pas. Pour le Grand Inquisiteur, il faudrait plutôt se conformer à l’enseignement tiré des trois tentations du désert auquel seul un être héroïque comme Yechoua a pu résister. Ainsi, les humains veulent du mystère, des miracles et de l’autorité. Rappelons-nous, lors de cet épisode biblique, Satan incite l’ascète du Jourdain à changer les pierres en pain, puis à sauter de la falaise pour voler en compagnie des anges et enfin de prendre possession de toutes les terres qui se présentent à lui pour les gouverner.

Nous pouvons y voir comme une étrange similitude avec les choix que les développements ultimes de l’IA nous imposent. Chacun s’accorde en effet à considérer qu’il existe une boite noire dans les réseaux de neurones artificiels auquel personne ne peut plus accéder, un mystère donc (imaginez si nos ingénieurs avouaient ne rien comprendre au fonctionnement d’une centrale nucléaire…). Mais aussi que les bénéfices attendus, en imagerie médicale par exemple, permettront de résoudre bien des problèmes jusqu’ici insolubles, un vrai miracle algorithmique nous dit-on. Et qu’enfin la puissance conférée par la maîtrise des IAs donnera aux individus et plus encore aux organisations des capacités encore jamais vues, la puissance ultime et sans limites.

De ce fait, nous pouvons acter que la question est ontologique, autrement dit, ce que signifie être humain. D’ailleurs, ceux qui investissent sans compter dans ces architectures neuronales sont les mêmes qui prônent le long-termisme et le transhumanisme. Ici, le désir de puissance, le miracle de vaincre la mort s’accommode ici bien d’un mystère jamais explicité : que deviendra notre humanité enserrée dans ces réseaux intelligents ? Certains esprits énoncent que l’usage d’un outil dépend de son usage et de là de son propriétaire, qu’il ne faudrait en aucun cas ralentir cet essor, comparé à un « nouvel âge des Lumières » (sic). En plein changement climatique d’origine humaine, si l’on considère que l’incapacité politique pour faire face aux crises de l’anthropocène est sans doute le marqueur global et majeur de ce XXIème siècle, nous voilà rassurés. Nous pourrions d’ailleurs nous demander si la ruée vers l’or de l’IA ne dissimule pas une croyance qui établirait que cette technologie nous sauvera des misères que les progrès passés nous infligent. Miracle, encore, pensée magique de geek, toujours. Mais perspectives d’enrichissements incommensurables, aussi.

Il existe bien encore dans nos démocraties des personnes instruites qui pensent pouvoir réguler les pouvoirs de l’IA. L’Europe s’en préoccupe, les États-Unis aussi. Ailleurs, la question ne se pose pas. La course à l’armement pour dominer le monde sans partage est lancée depuis longtemps déjà, rien ne fera renoncer les compétiteurs. Les firmes qui investissent et produisent ces IAs lèvent des fonds colossaux, là non plus rien n’indique un ralentissement. La seule chose dont nous sommes sûrs, c’est que ces IAs donneront à leurs maîtres des capacités de contrôle et de destruction jamais atteintes. L’Être à jamais vaincu par l’Avoir ? L’IA nous pose à nouveau une question que nos conforts, du moins pour la partie occidentalisée de l’humanité, avaient pour un temps effacé. Et nous sommes sans réponse.

Dans le récit biblique, il est bien question de notre désir de jouissance sans frein, de nos appétits féroces et insatiables et pour finir de ce pouvoir absolu qui nous couronnerait faux Dieu. Notre temps voit ce moment advenir et nous sommes nus devant l’impensable. Et si le Grand Inquisiteur ne s’est pas trompé, il nous resterait alors l’illusion ou l’effroi.

Ill. “Roi du Monde ?”, huile sur toile, 162x130, Renaud Gaultier 2022.

 F. Dostoïevski (1821-1881), “Les Frères Karamazov” (1880), Trad. A. Markowicz, Babel 2002.

Pétition pour demander un moratoire sur l’IA :

https://www.liberation.fr/economie/economie-numerique/lintelligence-artificielle-risque-majeur-pour-lhumanite-une-petition-mondiale-reclame-un-moratoire-de-six-mois-20230330_FCER5AORZBATBFQPZAMNNGCVD4/?redirected=1

 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/03/intelligence-artificielle-la-petition-portee-par-elon-musk-a-scie-deux-fondamentaux-de-l-ideologie-de-la-silicon-valley-le-culte-de-la-performance-et-le-parasitisme-de-l-etat_6171845_3232.html

 

Yann Le Cun (Meta), se prononce contre la régulation de l’IA :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/03/intelligence-artificielle-la-petition-portee-par-elon-musk-a-scie-deux-fondamentaux-de-l-ideologie-de-la-silicon-valley-le-culte-de-la-performance-et-le-parasitisme-de-l-etat_6171845_3232.html

 

Geoffrey Hinton on AI dangers :

https://www.wired.com/story/geoffrey-hinton-ai-chatgpt-dangers/?utm_medium=social&utm_social-type=owned&utm_source=facebook&mbid=social_facebook&utm_brand=wired&fbclid=IwAR1JgibySlheyRO7KbehWg1zMLxiJtA7eO6h-anaulthVhJkncodxeTGx9w

tags: IA, société, philosophie, éthique
categories: IA, Société, Politique
Thursday 05.11.23
Posted by Renaud GAULTIER
 

I.A. : sous les octets le plagiat ?

“Qu’importe le flacon pour vu qu’on ait le prompt ?”, Renaud Gaultier + Midjourney, décembre 2022.

Il fallait s’y attendre, avec la crainte d’un nouvel hiver de l’IA et pour relancer l’attractivité du secteur auprès des investisseurs, le secteur riposte par un détour auprès du grand public. Quoi de mieux que l’industrie distractive (entertainment) pour lancer une vaste opération de séduction. Alors, les sites d’algorithme de requête textuelle pour générer et éditer des textes, (ChatGPT ex GPT3 by Open AI), ou des images, (par ex. Dall-E2, Stable, Jasper, Midjourney), etc, souvent sur base GPT-3) ont répandu leurs attractions de façon virale sur les réseaux. Certains annoncent la mort de leur métier, journaliste, professeur, juriste, designer, architecte, d’autres se félicitent d’un accroissement des possibilités de création. Redistribution ?

En cette fin d’année, les communautés dites créatives s’agitent autour du pillage ou du plagiat exécuté à la vitesse des quantas par des ordinateurs boulimiques. Le copyright et le droit d’auteur sont une nouvelle fois mis à mal par le numérique. Souvenons-nous de l’affaire des samples en musique, cela n’a rien de nouveau. Concernant les musiques dites actuelles, qui depuis les années 80 empruntent sans vergogne des sons rarement libres de droits, il a fallu attendre 2019 pour que soit édictée une directive européenne à ce sujet. Le coût d’une action juridique étant dissuasif, peu déposent plainte. Sans compte que nombre de pays se contrefichent du droit d’auteur ou du copyright, suivez mon regard (Turquie, Chine, …). Alors, quand le cyberespace supplante les territoires administrés, seul demeure le rapport de force. Google contre les médias écrits et les agence de photographes, nous savons de quel côté penche la balance des paiements, pardon, de la justice. Ding Dong.

Mais des actions collectives voient le jour, ainsi des programmeurs attaquent Microsoft pour usage déloyal de leurs lignes de codes*. Car le cœur du problème est bien la productivité de la machine cybernétique. On estime à plus de 6% les gains réalisés avec un logiciel d’assistance à la programmation comme Copilot. Alors pourquoi les industriels de l’IA s’intéressent-ils donc aux générateurs de formes textuelles ou imagières, en attendant le design, l’ingénierie, le bâtiment. Vraisemblablement pour trois raisons : entrainer leurs machines (deep learning), recruter des adeptes pour faire tomber les barrières éthiques puis règlementaires et lever des fonds. Nous assistons là au cycle habituel de l’innovation numérique, avec la course de vitesse entre premiers entrants et majors qui attendent de récupérer la pépite, ambiance ruée vers l’or, donc. C’est bien connu, le grand bordel Californien façon Wild Wild West se perpétue toujours, moins l’humour car les libertariens ne rient jamais sauf quand ils tuent. Argh.

Mais intéressons-nous aux conséquences créatives. Un algorithme va chercher par itérations via un prompt des morceaux de texte ou des images pour les mixer de la façon la plus cohérente possible. On a donc adjoint un DJ à Google. Youpi, une gigantesque machine à biais ! Ben oui, on parle ici de langage, donc de culture et de ce fait d’interprétation selon le requérant et/ou le programmeur. Si un mot (signifiant) équivalait à une définition stable (signifié), cela se saurait. Et c’est donc là que la séduction du génie – bon ou mauvais selon les représentations – opère sa magie : se soumettre à l’aléa, fermer le sens par une multiplicité de détails ou au contraire laisser l’œuvre ouverte, réitérer comme on gratte un jeu. Cela revient à parier sur la machine. Nous les bipèdes adorons jouer, alors nous jouons, et puis nous nous lassons. Il suffit de se balader sur les salons virtuels de Midjourney sur Discord pour, sauf exception, s’affliger des résultats. Une question d’imaginaire ambiant, sans doute. Le cul étant prohibé sur les sites licites, ce sera donc mangas et fantasy. A contrario, un professeur de design graphique cinquantenaire et hautement qualifié peut étendre le champ culturel de ses élèves par le recours à ces jeux graphiques, aux côtés d’autres exercices. Hautement profitable pour réintroduire une notion de concept par l’énoncé texte**. Hum.

Un auteur de BD, Steve Coulson***, a lui sauté le pas. Il parle de méthode Marvel, logique avec les super pouvoirs conférés par l’IA, et de haïku dans la composition d’un prompt. Après une succession d’itérations il assemble ce qui pourrait faire une histoire. Il évoque ainsi le jazz d’improvisation. Cela illustre l’approche d’un homme habile et instruit, doté d’un vocabulaire étendu, qui sait puiser dans ses connaissances matière à illustrations, poétique en un mot. A la lecture, force est de constater que copyright et droits d’auteur sont balancés dans la même benne que l’originalité, érotisme héroico-fantastique SF compris. Mais cela reste une expérimentation, forcément limitée. Nous pouvons imaginer que Hollywood et les plateformes de type Netflix sont ravis, leur propos ayant toujours été de limiter leurs risques par la recherche de la martingale du succès, reproduisant leurs fictions telles des mêmes à la chaîne. Wham.

Une question demeure : écrire un prompt fait-il de vous un auteur ? Étant donné que l’IA apprend tout le temps de tout le monde, le même prompt sera interprété différemment selon le moment où la commande est formulée. Un musicien qui lit une partition fait de même, un comédien qui joue son rôle également, alors ? Une expérience qui consiste à éditer toutes les semaines la réponse pourrait donner une indication sur l’état de l’art de l’IA, work in progress toujours. Vous pouvez être certain qu’une installation mettant en scène ce procédé est déjà élaborée quelque part et se retrouvera sous peu au MOMA. It’s AI economics, stupid ! Ouarf.

Pour des activités à faible valeur intellectuelle ou créative***, comme la copie – le mot en lui-même annonce le plagiat - d’un étudiant moyen ou d’un éditorialiste au mètre, cela ne changera pas grand-chose, il suffira de remplacer le logiciel de détection de plagiat (Compilatio ou Urkund par exemple) par un algorithme d’analyse de texte qui à l’instar des générateurs de jugements juridiques procèdera à une évaluation toute médiocratique. A éducation massifiée, traitement par lots. Cela épargnera nos arbres mais encombrera les serveurs pour aboutir à un appauvrissement que d’aucuns craignent déjà***. Vous voyez, quelque chose comme des machines qui corrigent des machines qui alors deviennent les seules productrices de langages. Euh, suicide de la pensée ? Parce que le recyclage textuel ne peut durer à l’infini et la flemme ne garantit pas toujours l’accroissement de l’intelligence collective... Mais nous assisterons peut-être à l’avènement d’une nouvelle élite, instruite et riche d’une littéracie de l’IA qui alors pourra sidérer nos existences sans complexe. Ah, asservir sous couvert d’émancipation, le rêve toxique des tycoons de San Francisco, Paris, Shangaï, Séoul ou Johannesbourg. Et nous, petits atomes pensants encore épris de liberté, y consentirons-nous ? Nous le faisons déjà plus ou moins, avec les Gafam et Batx, mais pas d’inquiétude bonnes gens, d’autres prennent déjà le relais. L’arbitrage sera peut-être énergétique : les serveurs ou l’alimentation, à moins que ce ne soit des drones agricoles obéissant à des prompts qui nous nourriront de gelées post-apocalyptiques ? Gloups.

A ce stade, nous pouvons d’ores et déjà anticiper une coexistence plus ou moins conflictuelle des modes de production intellectuelle et créative, guère plus. L’incertitude, bébé, l’incertitude. Mais hormis pour les industriels de l’IA, celle-ci ne constitue pas un horizon en soi, à la différence de ses applications les plus profitables. Pour nous, les conso-citoyens du numérique, nous aimons certes jouer, mais nous prétendons aussi à la reconnaissance par autrui, voire se reconnaître - se désaliéner ? -dans l’objet co-produit. Et rendre visible notre intention, échanger du désir, troquer du sens. Vivre en société, quoi. Et si le champ cognitif est saturé d’IA corrodée, il nous restera toujours quelques interzones, entre le hacking sauvage et la ZAD intellectuelle. Boum.

Capture d’écran, anonyme + Midjourney, décembre 2022.

Prompt : commande à l’IA, généralement sous forme d’une suite de mots.

 Plaintes : Dans Bilan.ch par Emily Torretini, le 10-11-2022. https://www.bilan.ch/story/la-premiere-plainte-collective-contre-une-ia-souleve-la-question-des-droits-dauteur-294110807713?fbclid=IwAR0xghVgPINCx2t7c5ytjyqVI2CoTjl-9CM4Vy8fh1tO_VBJGikuVLKWyxk

https://www.cbr.com/comics-industry-collective-stance-ai-artificial-intelligence-art-usage/?fbclid=IwAR05Chbuj_PUDA3uAfPSgsq6Uxodfn2ipFgdluHhE3FThrhswkoX9y29USg

 ** Etienne Mineur : https://etienne.design/portfolio/sidebar-stack-4-2/

https://wexperience.fr/blog/podcast-ia-dall-e-midjourney-avec-etienne-mineur-designer-inventeur-et-co-fondateur-de-volumique/

*** Steve Coulson + Mid Journey, Exodus, 2022 : https://www.dropbox.com/s/tigij1c2o0n2hvr/EXODUS_001.pdf

**** Plagiat universitaire : https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/comment-l-outil-d-intelligence-artificielle-chatgpt-bouscule-le-monde-universitaire-20221226

Addendum. Depuis la rédaction de cet article, le 5 janvier 2023 un étudiant de Princeton (USA) déclare avoir créé un algorithme de détection de l’usage de ChatGPT dans un document universitaire. La course a l’armement serait donc lancée ? https://www.businessinsider.com/app-detects-if-chatgpt-wrote-essay-ai-plagiarism-2023-1?r=US&IR=T

Et ChatGPT annonce le 5 janvier mettre au point un filigrane codé dans les textes générés par l’IA pour permettre de les repérer, à suivre... https://www.presse-citron.net/chatgpt-va-proposer-larme-ultime-contre-le-plagiat-de-lia/

***** IA Pollution : https://trustmyscience.com/textes-generes-par-ia-polluent-internet/

“apocalypse, post-nuclear, survivalists, monsters”, Renaud gaultier + Midjourney décembre 2022.

“creative, anthropocene, new energy, futuristic, buyant life, AI”, Renaud Gaultier + Midjourney décembre 2022

tags: IA, inteliigence, société, éthique
categories: IA, Société, culture, Art
Wednesday 12.28.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

Laisser une trace ?

“Présence ?”, huile sur toile, 162x114cm, 2022.

Quand d’un effort conscient, ne serait-ce qu’un instant, nous nous écartons du flux de nos agitations et que nous considérons le temps qui a passé, nous pouvons nous poser la question qui défie la mort même : laisserons-nous une trace ? Cette idée de prolonger notre existence après nous peut nous hanter, d’autant plus que les prophètes de l’anthropocène en cours nous promettent l’effondrement voire la grande extinction. Revue de talismans. Pour conjurer l’angoisse ambiante ?

Selon la vision messianique de l’artiste selon Malraux, l’art se verrait conférer la mission sacrée de donner à l’humanité un passeport pour l’éternité. Depuis, les individus se vus ensevelir sous les artefacts industriels, n’ayant d’autre choix que de creuser des trous immenses pour y jeter leurs montagnes de rebuts. Nous nous émerveillons devant un fragment d’amphore ou un bijou extrait d’une tombe antique, je ne suis pas sûr que nos descendants écrivent des thèses admiratives sur nos déchets de plastiques au XXème et XXIème siècle. Mais revenons à l’art.

S’étant emparé, via la pratique du ready made, des produits de la société industrielle ou ayant hybridé sa création d’objets et de pratiques diverses, l’artiste d’aujourd’hui ne prétend pas autre chose que de proposer sa réponse à un état de “faits”. Sa temporalité s’est réduite à la mesure du rythme contemporain, un post sur instagram chassant l’autre. Il faut être dans le “flow, you know”… Ce qui revient à dire que l’art est un marché comme un autre, avec ses stars éphémères et ses œuvres vite oubliées. La trace est alors une marque, une garantie de l’origine et de là d’une valeur numéraire. Dans ce contexte, rien dans ce qui se crée aujourd’hui n’ambitionne de se survivre. Depuis la fin des 50s, nous sommes Pop, au diapason de l’hyperconsommation occidentale, encore que. Certains se regroupent actuellement pour mettre en scène des capsules de temps, d’autres installent des mausolées pour le futur ou plantent des jardins pour après-demain.

Les technologies du numériques, hormis l’accélération des échanges, amènent en corollaire une autre forme de disparition, par simple obsolescence. Lire une disquette aujourd’hui relève de la traduction de la pierre de Rosette, seul un laboratoire encore équipé peut se le permettre. Nous pourrions nous en réjouir, que les photos pâlissent et que les fichiers s’évanouissent devrait nous soulager d’une autre peur, celle de voir se perpétuer nos manquements, dans un purgatoire du souvenir, punition ad vitam.

Il demeure une question qui se pose toujours. Nous pourrions imaginer que ces actes font encore les petits cailloux sur la route : sculptures, peintures et écrits par exemple, issus de transformations finalement assez simples- ce qui n’exclut pas le talent de leurs auteurs - et peuvent de ce fait durer du moment qu’elles échappent aux guerres, inondations et incendies divers. Certes, mais pour quoi faire ?

Témoigner de sa simple existence ou se faire reconnaître comme génie post-mortem ? Une question d’égo, rien d’autre. Car il en est d’un parcours d’artiste comme du sillage d’un bateau, un peu, quelque fois beaucoup, de pollution due à l’énergie consommée et à la dispersion de matières, et puis l’eau recouvre tout, dans la même dilution. Non la trace vaut à rebours, pour l’artiste lui-même, qui veut relire sa propre histoire et au seuil du grand départ, réunir un viatique tangible, sa propre connaissance de la vie au travers d’une expérience échue. La finitude pousse à inventer, oui, mais l’art ne peut pas tromper la mort. Il reste à espérer que le souvenir de l’œuvre accompagne le temps accompli et c’est déjà ça. Sinon l’absurde.

tags: art, philosophie
categories: culture, Art
Friday 12.09.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

Sam Szafran, du bon usage de la répétition

Il est un peintre disparu depuis peu qui connait enfin la reconnaissance de l’institution Sam Szafran est exposé à Paris à l’Orangerie et c’est une excellente chose. Nous y voyons là une œuvre qui se déploie en grand, loin des galeries compassées qui avaient pu en faire un élément de décor bourgeois. Devant la profusion des images qui ne peuvent se traverser et dont on ne s’échappe pas, il vient comme un doute. Ce qui semble si accessible et si réel dans sa figuration es-il vraiment ce que l’on voit ? Examen et recension.

Les thèmes sont épuisés sur de longues séquences, l’atelier, l’escalier, le feuillage se présentent en séries nombreuses qui toutes témoignent d’une grande virtuosité dans leur composition et les techniques utilisées. Le fusain, le pastel et l’aquarelle se partagent un festin de dessin. La présentation de la commissaire d’exposition, Julia Drost, parle des obsessions d’un peintre. Ah. ainsi approfondir une recherche, s’y tenir jusqu’à que ce que l’on y poursuit laisse entrevoir de manière tangible la substance espérée attesterait d’un désordre mental ? Un peu court et réducteur. Sam Szafran, dont le nom même est une allitération, admirait Edgar Degas, le peintre des répétitions, des lignes de fuites incurvées et des horizons bouchés. Szafran modifie l’espace, le sature et l’obture, le tord parfois, nous livre l’espace qui se recompose dans notre mémoires, traversées de perceptions diffractées et différées. Dans ces rhizomes de philodendrons, il peint patiemment le temps neuronal, le déplacement immobile, l’expérience asynchrone, la persistance vécue. Il va aussi suspendre un tub improbable, pour dire l’artifice et clore l’écoulement, sinon l’inverser, dans une grande rétention. Oui, le tub, cette baignoire sans bonde, ce bassin des refoulements, ce sens unique de la vie bourgeoise. Je ne saurai dire s’il est le peintre de l’enfermement, quand certains citent “La Cache” de Boltanski, mais plutôt de la torsion entre regard et mémoire dans ses escaliers, quand il use de polaroïds, comme Hockney, pour fabriquer une perspective joueuse qui tente de “fuir” la convention des modernes; De l’empilement et de l’envahissement des choses, dans un espace réifié à l’extrême, dans une science de l’encombrement, entre poutraisons et rayonnages enchevêtrés par ceux qui tentent de remédier au grand dérangement du monde, vanité de la technique savante. Ainsi les pastels se démultiplient, dans des alignements industriels mais incalculables, s’accumulent tels les papiers et les cadres d’une imprimerie de lithographies, où tout est insolé et recommencé, cadencé et segmenté, comme pour répondre à Degas par dessus Walter Benjamin en investissant le lieu même de la reproduction, des objets, des images, des codes et des conventions. Alors survient cette anti-nature, ce végétal domestiqué sous serre peut alors finir de recouvrir l’espace, ramification et intrication infiniment, qui là s’absente déjà dans une figuration monochrome bleue, saisie par le tracé de l’ingénieur ou du cartonnier pour papier peint.

Ce qui ne lasse pas de surprendre est la complexité qui s’exprime ici, et le soin que l’artiste lui porte, dans une reconstruction plausible et élégante de notre réalité. Il prend les “choses” les plus immédiates pour leur donner une existence propre, comme si elles s’affranchissaient de nous, autonomes et débordent de matérialité. Les figures humaines semblent d’ailleurs totalement incongrues, enserrées, ne sachant où se situer, dans ces perspectives, comme aplaties et sans vie. Degas et non Matisse, donc. Mais un grand Monsieur, si singulier et cependant si proche.

“Sam Szafran, Obsessions d’un peintre”, Musée de l’Orangerie, Paris, du 28 septembre 2022 au 16 janvier 2023.

#MuseeOrangerie #SamSzafran

tags: art, exposition, peinture, dessin
categories: Expositions, culture, Art
Wednesday 11.09.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

Baselitz et Pétrovitch, union libre

Il peut paraître absurde de mettre en vis à vis deux artistes que tout sépare a priori, que ce soit ce qui ressort de l’histoire personnelle comme l’enfance, la nationalité, l’âge, le genre, les techniques utilisées. Et si précisément, s’invitait ici en nous une correspondance qui souligne leurs singularités propres ? Baselitz et Pétrovitch, union libre.

L’une lave ses encres en grand, l’autre superpose des couches d’huile épaisse à même le sol. Elle agrandit des animaux sensibles et dramatiques, il brutalise les vivants, en les fragmentant et en les retournant. Et puis les corps. Omniprésents, gigantesques, comme en surplomb de nos existences jusqu’à boucher tout horizon. prisons de chairs et de papier, de toile et de pigments enragés, rien au delà, rien après. Une peinture qui célèbre l’individu aux prises avec ses tourments adulescents, perdu dans sa solitude. Il serait facile d’y lire une violence originelle, l’armaggedon nazi chez le saxon exilé, l’inceste refoulé chez la témoin muette de tous ces yeux dilatés, presque exorbités. Tout est regard chez Pétrovitch, qui nous fixe, une démence remplie de sang. Mais la délicatesse de son dessin, les encres superposées avec finesse atténuent l’outrage et nous permettent de l’affronter. Elle est frontale, lui aussi. L’adolescent se masturbe. Les chiens aboient mais pas seulement. Tout y dit le meurtre et le viol. Et un espace sans échappatoire. Notre condition en somme. Alors la peinture vient au devant de nous, nous saisit, nous console. Le romantisme de la petite fille recouvre un sépulcre de celluloïd tandis que la pompe germanique du vieux fossoyeur déterre nos cadavres, vus depuis la croix d’une tombe éventrée, qui ne se refermera jamais. Partout la couleur, forte, maîtrisée, si nuancée, comme en équilibre sur le précipice.

La grande histoire nous rattrape ces temps-ci, comme si le cauchemar du vingtième siècle ne pouvait s’achever. Mais peut-être sommes nous chacune et chacun porteurs de ces germes de violence, seuls face à ce mal qui nous dévore sans relâche et sans bruit. pour éclater dans la fureur du temps présent, avec la seule peinture pour talisman.

Georg Baselitz, “Pauls Hund” (remix), huile sur toile, 300x250cm, 2008

Françoise Pétrovitch, “Echos”, Installation vidéo, 2013


tags: art, exposition, peinture
categories: Art, culture, Expositions
Tuesday 03.08.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

Ces heures d’hiver, si incertaines.

Our hours in winter, 2022.

Quand nous cessons de nier le temps et son corollaire le climat mais qu’au contraire nous nous laissons investir par l’air ambiant, la vie devient atmosphérique. Alors le temps distille son écoulement, et ses multiples variations jusqu’ici imperceptibles. Nous respirons à nouveau.

Sous les averses de contraintes antagonistes et répétées, nous tous apnéistes de la terre, il nous semble de plus en plus ardu de trouver notre souffle. Sous les injonctions qui précipitent la réalité dans un abime sans lumière, fixer son attention sur la lueur qui subsiste devient presque impossible. Les voies sont multiples, et certaines, les plus modestes, ne prétendent pas mener quelque part. Soumis à une crise écologique sans précédent dans l’histoire, tout le vivant est menacé par le désir de posséder toujours plus, certes, mais l’Être est lui aussi menacé d’extinction. Car les temps, les nôtres, les vôtres, les leurs, ceux des vivants, des non-humains comme des machines sont emmêlés et nous ne parvenons plus à distinguer l’écheveau même qui les réunit. Mais pourquoi le devrions-nous ? Pour que faire ? Lisser la trame pour en faire un récit sinon choral du moins lisible ? Ainsi les séries, vues depuis des plateformes accessibles en ligne, nous donnent à croire à des identités fragmentées, en conflit avec elles-mêmes et les autres, dans une diversité sans solution, dans un déchirement continu. Il est d’ailleurs cocasse de noter que beaucoup de ces fictions racontent des disparitions, et bien souvent d’enfants, que vient élucider une enquête invariablement ponctuée par la découverte de cadavres en décomposition, plus ou moins mis en scène. Rituel du meurtre, même de la fiction, loi des séries. Ces romans coûteux, lourds d’images et de sons, disent peut-être la perte de nos innocences, de ce que étymologiquement, nous ne savons pas ou plus. Le caractère dérisoire de nos tentatives, l’illusion de nos quêtes éperdues, nos bonheurs en avant de nous, nos regrets éternels et les nostalgies qui ne passent pas. Des enfants morts. A longueur d’épisodes, en résonance avec nos pensées assassines et la tuerie du temps ordinaire, Nous perdons, nos pleurons, nous mourons, nous enfouissons comme s’il nous fallait sacrifier encore et encore au cycle du mythe originel et imparable. Mais bon sang quel manque devons nous combler pour disparaître ainsi dans cette répétition compulsive, cet alignement de pierres tombales ?

Alors nous succombons à la frénésie, la colère et le ressentiment, avant que tout retombe, car il en va ainsi de la chute des corps depuis l’origine, météorites plus ou moins instruites de la fin des choses. Nous cliquons et nous indignons sans nous engager. Nous nous rebellons seuls, reclus dans nos monades numériques. Nous étouffons de nos contradictions. Nous sommes gorges nouées, pieds et mains liés, en nous-mêmes-écrans. Nous nous abandonnons à l’illusion sans joie, ce trop plein de frustrations qui alertent nos sens et obèrent l’écoute comme la vue.

Mais sous quel empire vivons-nous donc ? Les corps constitués ? Démembrés. Eglises et religions ? Désenchantées. Partis politiques ? Désertés. Etats ? Décrédibilisés. Science ? Déconsidérée. Technique ? Obsolescence toujours recommencée. Progrès ? D’effets pervers en rebonds, il se déconstruit sous nos yeux. Façonnés par une histoire fabriquée, terrible accumulation d’innovations et de conquêtes, nous faisons maintenant l’expérience des limites physiques et en concevons une certaine mélancolie, cela s’appelle l’anthropocène, notre temps à tous. Les moments humains, après avoir accéléré jusqu’à soumettre la matière dans ses particules les plus élémentaires, longent maintenant une asymptote, l’infini rendu possible des combinaisons et des interactions dans un espace multiversel, du moins selon la croyance en cours. La planète rouge pour les uns, les écrans aux reflets bleus pour les autres. Et pour tout ceux aux franges de l’existence, majorité invisible et oubliée, des expédients, des ersatz et des pannes.

Car enfin, qui donc peut encore prétendre à la maîtrise des horloges ? Le temps est fertile en soi. Vouloir tout cadencer à la pulsation tyrannique d’un processeur, d’un réseau social ou d’un calendrier - “organizer” - voire d’un projet politique ne transcrit pas autre chose qu’une quête de pouvoir aussi vaine qu’abusive. Proposer un rythme, une enveloppe, une modulation de fréquences et des espaces en jachère ne constitue pas un impératif qui vise à escamoter le monde mais au contraire à tisser une texture de relations sensibles, dans un temps doux, loin des colères des dieux et des hommes inquiets. Ne plus appartenir aux meutes. Ne plus subir. Ne pas se situer en surplomb, stylite numérique ou philosophe mécaniste. Simplement faire avec en prenant le temps, et accomplir une possibilité parmi d’autres, avec soin.

Et reprendre sa respiration. La laisser s’unir aux éléments, souffle minéral, poussière de temps, vapeur d’étoile.

Fragile January, 2022.

Bandes son possibles ?

Eliane Radigue, “Kyema Intermediate States”, 1988 : https://www.youtube.com/watch?v=rkhIIKe0ju8

David Sylvian & Holger Czukay, “Plight”, 2018 : https://www.youtube.com/watch?v=KUkugKK2N7Y&t=18s

“PLIGHT & PREMONITION / FLUX & MUTIBILITY”, Grönland Records : http://www.davidsylvian.com/discography/albums/david_sylvian_holger_czukay_plight_premonition_flux_mutibility.html

tags: poésie, art, éthique
categories: Société, culture
Wednesday 01.26.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

La Mystique O’Keeffe

Georgia O’Keeffe, Centre Pompidou, 8 septembre - 6 décembre 2021

Pompidou présente Georgia O’Keeffe et répare ainsi une certaine absence des collections nationales et le relatif désintérêt du public français. Cette fois, le succès est au rendez-vous et les vagues se pressent au dernier étage de Beaubourg. Plusieurs réflexions incidentes m’ont occupé suite à la visite d’une exposition chronologique somme toute assez convenue. Étonnements.

La facture, lisse. Dans la façon de peindre, il y a les années trente du surréalisme européen, une touche claire, propre, presque invisible laissant voit la trame de la toile, serrée. Des à-plats qui s’apparentent à des dégradés de logiciel pour illustrateur. Une ambiance à la Magritte, avec une lumière d’un autre monde.

L’éclat, éblouissant. La couleur de Georgia O’Keeffe est vive, éclatante, soulignée de contrastes forts. Cela explique peut-être le peu d’entrain des français, qui à l’époque préféraient, jusqu’à l’irruption de la révolution pop, les teintes terreuses, les gris dégradés et les noirs épris d’absolu. Là, tout au contraire, une joie déborde de la toile, vitale, irrésistible. précurseur à sa manière du Colourfield qui dominera après guerre, mais elle, elle n’hésite pas, jamais.

L’échelle et le format, intimes. Il a beaucoup été glosé sur les métaphores anatomiques voire sexuelles de ses paysages. Crues parfois. Mais ce qui surprend est la taille réduite des formats de cette arpenteuse de grands espaces de l’ouest américain. Nous aurions attendu des huiles en cinémascope, nous sommes face à des tableaux pour intérieurs européens. La surprise du format accentue la perte de repères engendrée par un jeu sur l’échelle, tout en dilatations incongrues, fleurs géantes et ossements en expansion.

La composition, centrée. Là réside peut-être l’élément qui incite à la mystique, cette centralité qui aspire le regard et nous perd, une porte de perception ouverte sur des infinis d’une gravité abolie.

Toute sa vie durant, Georgia O’Keeffe a su répondre d’une grande liberté d’être et de faire et témoigner d’une exigence éprise d’absolu. Elle, qui avait su transgresser les pudeurs de son époque en se montrant nue à New York, s’est échappée avec brio de l’emprise viriliste des peintres américains du XXème. Aussi, sa force de conviction déborde sans peine les catégories habituelles. A l’instar d’un de Staël, elle ignore volontairement la distinction entre abstraction et réalisme figuratif. Elle transfigure. Et nous emmène. Loin. Au delà de Santa Fé et comme enfin libérés des folklores du pop circus. Sur la seule piste de ses visions.

L’apprentissage, Renaud Gaultier 2021

tags: art, exposition, peinture
categories: Expositions, Art, culture, Société
Monday 11.29.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

Déconstruire le Capitalo(s)cène

Mettre à nu ? Renaud Gaultier 2021.

Il est honnête de souligner, après l’échec sans surprise de la dernière COP 26, que les parties prenantes du capitalisme légal ont peu à peu pris en compte un certain nombre de problématiques sociales, environnementales, animales et plus largement planétaires. Quand les états frappés d’incapacité ou bloqués par un exercice par trop vertical du pouvoir font défaut à leurs citoyens, les organisations économiques bricolent des solutions sur le terrain du travail. Entreprise, nouvelle frontière climatique ?

La RSE, responsabilité sociale et environnementale, est un acronyme qui recouvre toutes sortes de pratiques vertueuses qui donnent lieu à l’établissement de classements et de publications. Comme toujours quand il s’agit de firmes, l’auto régulation affichée se partage entre déclarations d’intention et objectifs ambitieux sinon invérifiables. Mais le fait est là, les actionnaires sensibles à l’image de marque de leurs investissements sont désormais incités à faire pression pour infléchir des politiques qui génèrent des externalités négatives. Procès et campagnes de presse permettent ainsi à des ONG de dénoncer les usages d’une mondialisation parfois sauvage.

Une invention venue des Etats-Unis, l’entreprise à mission, vise à contenir les excès de stratégies actionnaires court-termistes et y substituer la notion de bien commun. Dix ans plus tard, le modèle gagne doucement l’Europe et la France, sans rallier pour autant la majorité des acteurs. Le conflit devient vite idéologique, un patron d’un géant de l’agro-alimentaire s’est vu débarqué sans ménagement - management ? - suite à la transformation de son objet social. Ainsi la finalité lucrative se voit augmentée d’un bénéfice social, ou public ou commun. Un conseil de l’objet social s’ajoute ainsi au conseil d’administration usuel. Nous verrons si ces dispositions adoptées librement suffiront à modifier nos contextes de vie et surtout si elles répondront en proportion aux urgences climatiques.

Les économistes et les entrepreneurs se rejoignent parfois dans le questionnement des instruments de mesure : le PIB pour les premiers, le bénéfice pour les seconds. La tenue de colloques savants sur la “post-croissance” abonde de résolutions communes en faveur de l’adoption d’autres critères d’évaluation de la qualité d’une organisation. Le terme même de performance est évidemment remis en cause. Le modèle capitaliste classique repose sur une pensée magique, celle dite du ruissellement. Or la croissance fétiche des pays membres de l’OCDE n’a pas suffi à assurer la prospérité pour tous, loin s’en faut. Le modèle du welfare state, conçu pour compenser les inégalités de revenu, d’accès à la santé et à l’éducation est déclaré quasiment en faillite depuis trois décennies. En effet, la dette des états, accentuée à chaque crise, plombe le renouvellement des infrastructures comme le transport et l’énergie. Indicateur phare des phases de reconstruction après guerre (WWII) le PIB est donc impropre à qualifier une économie à lui seul. Par ailleurs, la contagion du management et de son corollaire le contrôle de gestion jusque dans les politiques publiques a fini par y importer certaines “vallées de la mort” du désinvestissement dont les systèmes de santé et les infrastructures de transports sont les victimes. Enfin, des firmes en situation de monopole non régulé tiennent en respect ou à leur merci des institutions ou des états réduits à l’impuissance, menaçant parfois les libertés publiques.

Ce qui nous - citoyens, entrepreneur, salariés, consommateurs - doit nous amener à revoir les grilles d’analyse d’une économie ou d’une entreprise. Cela invite alors à interroger le cadre idéologique voire philosophique qui a présidé à la constitution d’indicateurs que d’aucuns considèrent comme intangibles. Depuis de nombreuses années, comme par exemple la comptabilité dans le sillage de la chercheuse Eve Chiapello, les instruments de gestion sont revisités sous l’angle sociologique, politique et philosophique. Depuis, de nombreux académiques se sont intéressés à ces outils obscurs de la gestion. Pour construire de nouveaux modèles, imaginer le comment est aussi important sinon plus que le quoi et le pourquoi. Les arnaques récentes au prix du carbone ou encore à la compensation par la reforestation doivent nous inspirer une nécessaire prudence.

Déconstruire notre capitalo(s)cène commun passe par le démantèlement de nos préjugés validés par des instruments obsolètes. Un metoo#management ?

Pour aller plus loin :

Patrick Gilbert et Damien Mourey (coord.), Philosophie et outils de gestion, Editions EMS, 2021

Collectif, Entreprise et post-croissance, Editions Prophil, 2021

Gaël Giraud avec Felwine Sarr, L’Economie à venir, Les Liens qui libèrent, 2021

Alexandre Monnin, Emmanuel Bonnet, Diego Landivar, Héritage et Fermeture, Editions Divergences, 2021

tags: écologie, politique, environnement
categories: Société, Politique
Friday 11.19.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

Woke et méta-univers, cette aliénation qui vient ? 

Différences, quelles différences ? Renaud Gaultier 2021

Nous sommes endormis et nous devons apprendre à rêver éveillés, telle est l’injonction paradoxale du moment. Des activistes nous sermonnent depuis leur chaire médiatique, nous tous coupables d’oppression envers une communauté dûment identifiée, tandis qu’un réseau social monopolistique nous invite à rejoindre un monde parallèle et merveilleux. Petit bilan de notre aliénation ordinaire.

Contrairement à la foultitude de réactionnaires de tous bords qui se sentent outragés par le wokisme venu de ce « nouveau monde » si impérieux, je n’ai rien contre le fait de réexaminer l’histoire de l’occident et d’en exhumer ses tragédies. Que nous rendions justice aux peuples « indigènes » et premiers, aux colonisés et aux femmes, aux homesexuel-le-s et aux transfuges de toutes obédiences me parait utile sinon indispensable, ne serait-ce que pour éviter de rééditer ces drames. De remettre au goût de jour la notion de « race »  me semble a contrario pernicieux, même sous un louable prétexte. Je m’en tiens en effet à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme point de départ, n’en déplaise aux tenants de tous les particularismes. Oui, je suis universaliste option multiversel, raison pour laquelle je pense que les entorses faites à ces principes doivent être corrigées et que les régimes qui persécutent ou ostracisent doivent être dénoncés et combattus. Question de fraternité humaine d’abord, de liberté pour toutes et tous et d’égalité partagée, cela va de soi. Car finalement, ce que réclament les partisans d’un wokisme militant, c’est tout simplement l’application universelle des droits humains. Et que leur origine soit hébraïque, grecque, latine, médiévale ou renaissante n’y change rien. Pour bien illustrer mon propos, les évangélistes latino-américains qui convertissent de force les populations autochtones au Brésil contreviennent gravement aux lois qui devraient les régir, en tout premier lieu le droit inaliénable au libre-arbitre. Nous pourrions citer les « conversions » des homosexuels par des sectes catholiques jusqu’en France, c’est la même abjection.  De réclamer une exception communautaire pour faire respecter un droit universel est pour le moins paradoxal. Un droit humain ne souffre aucune exclusion, point.

Il convient ici de faire la distinction entre ce qui relève du regard des autres, le préjugé racial par exemple, de la construction intrinsèque d’une identité. Un individu mis au ban ou dépouillé de ses droits civiques parce que « noir » va finalement intérioriser cette relégation, ce qui est le but de ces politiques immondes. Mais il n’en est pas l’auteur. A contrario, une personne qui choisit une sexualité ou un genre, élabore sa personnalité sur des bases qui lui appartiennent, sans répondre à aucune injonction initiale. C’est alors que le regard des autres change, selon le degré de tolérance de la société qui l’environne. Les personnes LGBTQI déclarent et assument leur liberté d’être, c’est infiniment respectable et constitue un bon indicateur de liberté civique. 

Malheureusement, le mouvement d’émancipation woke, encore une fois nécessaire à bien des égards, conduit souvent, telle une nouvelle église tendance mao, à des exclusions qui font peu de cas des libertés d’être, de créer, d’inventer. Pour le dire simplement, une femme iranienne doit pouvoir jouer le rôle d’un transsexuel juif, ou alors aucune rationalité, aucune sensibilité et encore moins d’empathie ne nous sont laissées. L’appropriation culturelle du blues par des rockers blancs, du yoga par des européennes ou du bouddhisme tibétain par des californiens est précisément un signe d’humanité en création. Créolisation diraient certains, et bien pourquoi pas ? Si cela peut nous éviter des guerres civiles… Nous pourrions regretter l’époque ou des artistes, souvent au risque de leur vie, transgressaient les limites du genre, de la sexualité, de la classe sociale et de la couleur de peau. Aujourd’hui, un certain fanatisme l’interdirait, et David Bowie serait alors mis à l’index.

Nous vivons une époque où des idéologues à court de raisonnement voudraient imposer une assignation à résidence généralisée, en d’autres termes réduire l’identité d’une personne à son origine, son genre ou sa sexualité. Cela arrange les furieux, qui trouvent les justifications à leurs délires identitaires, qu’ils soient nationalistes, racistes ou antisémites.

Ce n’est pas fortuit si des géants de la psychologie sociale industrielle comme Facebook ont choisi de devenir les promulgateurs du méta-univers*, le fameux métavers. Car, lorsque une société a été atomisée, la violence s’installe, guerre de tou-te-s contre tou-te-s. Alors vient le besoin de s’échapper de ce monde hostile. Le besoin d’un espace de liberté fait rêver, les Gafam nous le vendront par abonnement. Nous troquerons ainsi une aliénation contre une autre sans jamais trouver de solution. Parce que nous avons abandonné l’idée même de société, la collectivité marchande ne nous permettra plus que l’expérimentation virtuelle d’illusions immersives, une créativité programmée sur menu déroulant, un ersatz de vie sensible, pour nourrir un Léviathan toujours plus avide. Là, nous pourrons dans un jeu de rôle apparemment illimité, essayer des vies autres, séduire des êtres inaccessibles, oppresser nos dominants, libérer notre part animale et compenser nos échecs. Et nous paierons le prix. En dollar, tout d’abord. En addiction ensuite. En perte cognitive enfin. Tout cela pour fuir notre réalité, celle dont nous ne voulons plus assumer la responsabilité, en soi et en société. Pour tenter de survivre dans un gigantesque parc à thème, caméras sur les pylônes et satellites au dessus. Sans ne plus rien inventer.

Un cauchemar dystopique se met en place sous nos yeux et nous ne faisons rien. Comme si la Loi n’existait plus, comme si les droits humains n’étaient qu’une particularité culturelle. Relative, forcément relative. Et pourtant les corps. Et pourtant la gravité. Et pourtant la terre. Habiter son corps et notre terre, ce devenir bientôt impossible ?

Différence, quelle différence ? Renaud Gaultier 2021

*Premières fictions de méta-univers, parmi d’autres : 

Le Deuxième Monde, Cryo Interactive et Canal+ Multimédia 1997 : https://www.youtube.com/watch?v=hMpm1G_WK6I

Alain Della Negra et Kaori  Kinoshita, « Le chat, le Révérend et l’Esclave », documentaire, Films Capricci 2010 : https://www.youtube.com/watch?v=kw8j-A6qeCE

 Lana & Lily Wachowski, Matrix, Warner 1999 : https://www.youtube.com/watch?v=m8e-FF8MsqU

 Wang Dong Hyuk,Squid Game, Netflix 2021 :https://www.allocine.fr/series/ficheserie_gen_cserie=29898.html

Une liste de films pour approcher les mondes virtuels par la fiction : https://www.cinetrafic.fr/liste-film/477/1/les-mondes-virtuels

tags: société, philosophie, éthique
categories: Société, Politique, culture
Monday 11.01.21
Posted by Renaud GAULTIER
 
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