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Renaud P. Gaultier

Peintures, installations, textes

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Endiguer ou laisser couler ?

“Digues et jetées”, extrait d’une série d’études, huile sur toile, format 10F, 2018 (©Renaud Gaultier) : https://renaudgaultier.com/paintings#/dams-dykes/

La conjonction des événements peut laisser rêveur. D’un côté, une rivière océanique déverse 40 jours durant, le temps d’un déluge, une pluie telle que les riverains du Tarn, du Lot, de la Garonne, de la Maine et de la Loire sont submergés; de l’autre, un déferlement de haine organisée inonde les médias autour de la mort d’un jeune homme radicalisé. Rien ne semble endiguer un flot ininterrompu d’images et de propos, l’État se défausse et invoque d’un côté la responsabilité des maires et des collectivités territoriales, de l’autre celle des éditorialistes et des groupes de pression aux arrières pensées politiques sans équivoque, relayés par des “posteurs” sur réseaux sociaux sans scrupules.

Pour éviter tout malentendu, nous rappelons ici que tant que nous vivons en démocratie, rien ne devrait justifier la mort violente d’un activiste. Le jour où nous aurons basculé dans un monde illibéral, la question se posera. D’ici là, veillons à ne perdre de vue le trésor de la liberté d’expression, l’égalité devant la Loi, et la fraternité, celle dont il n’est malheureusement plus jamais question dans le débat public.

L’entraide est une notion qui s’est un peu perdue avec l’eau des précipitations mais qui gagnerait à ne pas se diluer dans l’espace de nos préoccupations immédiates. Un jeune homme roué de coups a tardé à être présenté aux urgences, il en est mort. Il a refusé le secours des passants, ses camarades de rixe et ses adversaires du jour, l’ont laissé là, gisant et titubant. Bêtise et inhumanité liguées ensemble, comme souvent. La meute était partie ailleurs, sur les plateaux des chaînes à polémiques et autres “putaclics”. Consternant. Les digues ont lâché. Pensées sincères pour ses proches et sa famille, personne ne mérite une telle instrumentalisation d’un drame.

Sur le front des crues, une toute autre ambiance. Le climat se réchauffe - là aussi…-, les dirigeants comme la société civile éprouvent de grandes difficultés à prendre la mesure des phénomènes qui en résultent. Par exemple, en 2014, l’assemblée nationale française décide d’instaurer un transfert de compétences aux intercommunalités pour entretenir les digues et les zones humides via une taxe* à lever de 40 € par habitant. Les digues domaniales (appartenant à l’État) leur ont été remises “en l’état”, c’est à dire sans entretien ni maintenance à jour. Résultat, le montant des travaux est considérable, hors de portée des budgets intercommunaux prévus. Par ailleurs, la taxe est peu ou pas prélevée, ce qui dégrade encore la situation. Et une fois encore tout le monde s’énerve. Mais trop tard. À la faveur des élections municipales, dans un contexte de désaffection de l’engagement politique et de morcellement voire éparpillement administratif, le dossier a de quoi dissuader.

Carte des risques d’inondation, commune de La Possonnière, 49170, 22 février 2026. À la cote 6,0 mètres, l’État prend le relais…

Chaussons nos échasses, extrayons-nous de la boue et regardons plus loin tout autour de nous : que d’eau mon général ! L’empilement des mesures et des taxes ne résoudra pas le problème, les digues étant largement sous dimensionnées aujourd’hui, et que dire de ce qui nous attend demain. Cela représenterait 15 milliards d’euros au bas mot. Autant dire que la culture verra son financement, déjà bien entamé, disparaître quasi définitivement, hormis quelques levées de fonds patrimoniales ou mécénales Les extrémistes peuvent se réjouir : au pays de Victor Hugo, poésie et esprit critique seront bannis. Les propositions sont pour le moment logées dans des fondations privées, retour à la case 1850, le “gilded age” à la française, l’exonération fiscale en plus. Pour combien de temps ?

Le personnel politique comme les administrations se sont laissées, par facilité et paresse, débordées par les injonctions de communication émanant de sphères financières à l’agenda pourtant très clair : ne rien faire et leur confier la rente. Santé, éducation, sécurité, défense, écologie, la liste est longue. De grands pays ont déjà connu pareil empêchement bureaucratique, la Chine du XIXème siècle par exemple, sous un régime despotique, centralisateur et mandarinal, convaincu de sa supériorité. Quelques guerres et révolutions plus tard, la voilà au sommet de sa puissance retrouvée.

Les spécialistes de l’hydrologie savent depuis le XVIIème siècle qu’il faut ménager des espaces d’expansion des eaux en crue, des boires, des prairies inondables, merveilleux biotopes d’une diversité remarquable. Notre démocratie gagnerait à être mieux distribuée et laisser la place à une variété d’opinions, éclairées ou non. Réguler les flux, former la population, mieux diffuser la connaissance en particulier auprès des personnes isolées, jeunes comme vieux, favoriser le débat, soutenir les initiatives locales et l’entraide entre habitants et citoyens. N’attendons pas que toutes les digues cèdent. Aménageons plutôt le temps des débats, écoutons-nous, entrons en conversation. Fraternellement.

Pour information :

Un happening à Paris en décembre 2015, en contrepoint de la COP21 (©Renaud Gaultier) : https://renaudgaultier.com/installations#/endiguement-quantitatif/

https://www.france.tv/france-5/c-politique/saison-17/8173602-inondation-la-france-est-elle-en-danger.html

https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/02/21/inondations-dans-le-sud-ouest-les-digues-de-la-discorde_6667645_3244.html?search-type=classic&ise_click_rank=1

https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/02/15/inondations-les-pluies-torrentielles-deversees-par-les-tempetes-sont-plus-fortes-aujourd-hui-c-est-la-marque-d-un-climat-plus-chaud_6666875_3244.html

*Taxe Gemapi : Gestion des Milieux Aquatiques et Prévention des Inondations. Votée en 2014, entrée en vigueur en 2018.

tags: politique, environnement, écologie
categories: Politique
Monday 02.23.26
Posted by Renaud GAULTIER
 

La SuperIntelligence des Lentilles d'Eau

La tempête avait repoussé les lentilles d’eau au bout de la mare, il fallait profiter du moment et aller chercher l’épuisette, malgré le froid. Il me fallut quelques jours pour en venir à bout, comme un gondolier patient, pêcheur de plantes aquatiques. A la faveur de ces travaux, il me vint quelques réflexions, comme une méditation de bord de mare. Liminaire.

Pour commencer, ces “lemna minor” sont des créatures douées d’aptitudes et de qualités remarquables. Asexuées, elles se reproduisent à raison d’un doublement de la surface couverte par 24 heures en climat tempéré. Elles se nourrissent de l’azote et des phosphates présents à l’état naturel dans les eaux calmes, à fortiori sur des bassins d’épandage d’eaux usées. Certaines variétés de lentilles, riches en protéines, sont utilisées comme alimentation animale ou même humaine. Les carpes et les canards en raffolent, les emmenant d’une mare à l’autre, comme pour cultiver des champs d’eau destinés à les nourrir. Le développement des lentilles d’eau traduit une propension à l’invasion sans limites, seulement bornée par les contours du plan d’eau. Une fois recouvert, la couche s’épaissit, jusqu’à plonger le bassin dans l’obscurité. La photosynthèse s’arrête, la vie aérobie est alors asphyxiée, c’est l’eutrophisation. Au bout d’un moment, en l’absence de prélèvement d’origine animale ou humaine, elles se décomposent, régénérant un cycle apparemment infini. Hormis à des fins d’alimentation, les instituts agronomiques réfléchissent à leur mise en culture sur des bassins d’eaux usées, pour les recycler ensuite comme engrais. Elles présentent donc un intérêt écologique évident pour les collectivités. Leur présence, accentuée par les activités agricoles et l’habitat, témoigne d’une forme d’irréversibilité des processus invasifs, au point qu’elles savent couler quand il fait trop froid pour revenir à la surface aux beaux jours. Elles sont une forme de vie automatisée, autonome, voire autosuffisante dans un contexte favorable. De quoi méditer, donc. Par exemple, sur le recouvrement inéluctable d’une réalité par une autre, d’une substitution de vie, jusqu’à l’épuisement.

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Maintenant, mouillons-nous. Il ne se passe pas un jour sans que des journalistes s’émeuvent des formidables progrès des intelligences artificielles et que utilisateurs se fassent l’écho des incroyables possibilités qui leur sont - pour le moment - offertes, sur des réseaux sociaux eux-mêmes pilotés et administrés par d’autres IAs. Chacun-e est prêt-e à renoncer à son discernement du moment qu’il-elle peut consulter l’oracle digital à tout moment depuis son téléphone ou sa station de travail. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que de voir revenir le magique sous forme numérique. Sans préjuger des technologies mobilisées, allons explorer les chemins d’une mythologie inactuelle et essayer, pourquoi pas, d’en distinguer quelques impasses.

Dans un temps pas si lointain en Europe, nous pouvions invoquer les esprits d’une source ou d’un bois et tenter de se concilier leurs bonnes grâces. Nous étions animistes jusqu’au moment une religion d’inspiration judéo-grecque finit par convertir toutes ces pratiques en cultes de saints et saintes, thaumaturges parfois, doté-e-s de vertus inatteignables, le plus souvent.

Puis, la nature gagnant en science ce qu’elle perdait en légende, nous entreprîmes de la soumettre, par tous les moyens de la technique triomphante. L’appropriation des ressources connut alors une frénésie sans limites, le droit évoluant au gré des découvertes de profitabilité. Humains mis de côté dans des catégories dites inférieures, non humains broyés par le machinisme, les colonisations prirent des formes diverses selon les phases de l’histoire moderne. Alors oui, si les concepts d’égalité et de liberté diffusés à l’époque des Lumières ont pu s’inspirer de la rencontre avec les peuples amérindiens, les encyclopédistes en instaurant un homme démiurge débutèrent l’instauration des tyrans tout-puissants. La politique bute sur le capital technique, déjà. Les âges industriels virent la mise au pas des populations rétives, dans des villes usines d’abord. Pour les plus instruits, il leur fut laissé le romantisme pour nostalgie, Sturm und Drang et Mare au Diable. Quelques artistes organisèrent la résistance, Ecole de Barbizon, Ecole de Pont Aven, Nabis. Chant du Cygne Noir, ultime Talisman. Le pire survient ensuite, quand sous prétexte de retour aux sources des civilisations ancestrales, la mort industrialisa la mort, deux guerres mondiales, gazage des fantassins, massacre à la mitrailleuse, bombardement au phosphore, chambres à gaz, anéantissement nucléaire. La notion d’esthétique s’était évanouie avec Duchamp, le désespoir envahit la peinture de l’Ecole de Paris et des expressionnistes abstraits, la joie factice du Pop Art vient recouvrir les classes moyennes d’un linceul d’illusions, la place est libre pour l’avènement de l’informatique de masse. Interagir en réseau, comme une armée docile de consommateurs un jour de soldes. Prendre et jeter, encore et plus encore. Pléonexie compulsive, irrépressible, sauf accident. Les krachs se suivent mais qu’importe, la monnaie se virtualise de plus en plus, indolore. Depuis le chèque de Yves Klein, la dette est une abstraction immatérielle et sans lyrisme, simplement une Nouvelle Réalité. Quelques années plus tard, les artistes et les philosophes dissertent à propos des jeux vidéos, seules les Wachowski se fendent d’une critique monumentale de la société du spectacle numérique avec une trilogie 3D, toutes et tous Matrixé-e-s pour l’éternité ?

Et les cyborgs s’invitent au Festin Nu. Dignes héritiers des Robber Barons du charbon et de l’acier, les Métabarons de la Tech colonisent la planète par le code, réduisent en algorithme la vie de milliards d’êtres humains. Les scientifiques deviennent de simples gestionnaires, les ingénieurs jouent à la play station sur des logiciels de conception 3D, les politiques défilent sur les tapis rouges, le pouvoir est ailleurs. Idiots utiles, une poignée d’artistes se poussent pour être remarqués puis financés par les derniers tycoons du Luxe. Car l’Art est un Luxe, même quand il est stupide. D’aucuns se demandent si l’IA ne va pas les supplanter définitivement. D’autres expliquent que la clé est dans le “prompt”. Comme si une IA bien élevée dans ses bunkers réfrigérés ne savait pas prompter toute seule. Les enseignants professent que nous devons adapter les enfants à ce nouvel environnement. Dette et Devoir pour Obéir, toujours. Léviathan est un conglomérat anonyme de pixels, HAL est déjà loin, il nous est demandé d’être bienveillant avec les machines, elles sont si gentilles. Hegel peut être content, l’esprit du temps est une nano-puce chargée en données toxiques.

Asphyxiée la démocratie issue des traditions néo-classiques du XVIIIème. Etats faillis, territoires poubelles, fin d’une Histoire, début d’un cycle ou l’asservissement digital, tel que de trop rares auteurs de Science Fiction l’ont pensé, est devenu une norme sociale, par commodité. “Pourvu que je scrolle et que je trolle, alors je jouis de moi.”

Dante est mort. Pas ses enfers.

Quelques références au fil de l’eau :

Nick Bostrom, “Superintelligence”, (2024), Dunod

Nicolas Nova, “Persistance du merveilleux”, (2024), Premier Parallèle.

David Graeber & David Wengrow, “Au Commencement était…, une nouvelle histoire de l’humanité”, Les Liens qui Libèrent, (2021).

William Burroughs, “Le Festin Nu”, (1954), Gallimard.

David Cronenberg, “Le Festin Nu”, (1991), Century Fox.

David Chavalarias, “Toxic Data”, (2022), Flammarion.

https://helloquittex.com

Yves Klein , Chèque, (1959), Encre, peinture dorée sur papier collé sur papier gouaché, 15,5 x 37 cm
Chèque: 9,7 x 31 cm, Centre Pompidou.

tags: environnement, écologie, inteliigence, vivant
categories: IA
Friday 01.17.25
Posted by Renaud GAULTIER
 

Déconstruire le Capitalo(s)cène

Mettre à nu ? Renaud Gaultier 2021.

Il est honnête de souligner, après l’échec sans surprise de la dernière COP 26, que les parties prenantes du capitalisme légal ont peu à peu pris en compte un certain nombre de problématiques sociales, environnementales, animales et plus largement planétaires. Quand les états frappés d’incapacité ou bloqués par un exercice par trop vertical du pouvoir font défaut à leurs citoyens, les organisations économiques bricolent des solutions sur le terrain du travail. Entreprise, nouvelle frontière climatique ?

La RSE, responsabilité sociale et environnementale, est un acronyme qui recouvre toutes sortes de pratiques vertueuses qui donnent lieu à l’établissement de classements et de publications. Comme toujours quand il s’agit de firmes, l’auto régulation affichée se partage entre déclarations d’intention et objectifs ambitieux sinon invérifiables. Mais le fait est là, les actionnaires sensibles à l’image de marque de leurs investissements sont désormais incités à faire pression pour infléchir des politiques qui génèrent des externalités négatives. Procès et campagnes de presse permettent ainsi à des ONG de dénoncer les usages d’une mondialisation parfois sauvage.

Une invention venue des Etats-Unis, l’entreprise à mission, vise à contenir les excès de stratégies actionnaires court-termistes et y substituer la notion de bien commun. Dix ans plus tard, le modèle gagne doucement l’Europe et la France, sans rallier pour autant la majorité des acteurs. Le conflit devient vite idéologique, un patron d’un géant de l’agro-alimentaire s’est vu débarqué sans ménagement - management ? - suite à la transformation de son objet social. Ainsi la finalité lucrative se voit augmentée d’un bénéfice social, ou public ou commun. Un conseil de l’objet social s’ajoute ainsi au conseil d’administration usuel. Nous verrons si ces dispositions adoptées librement suffiront à modifier nos contextes de vie et surtout si elles répondront en proportion aux urgences climatiques.

Les économistes et les entrepreneurs se rejoignent parfois dans le questionnement des instruments de mesure : le PIB pour les premiers, le bénéfice pour les seconds. La tenue de colloques savants sur la “post-croissance” abonde de résolutions communes en faveur de l’adoption d’autres critères d’évaluation de la qualité d’une organisation. Le terme même de performance est évidemment remis en cause. Le modèle capitaliste classique repose sur une pensée magique, celle dite du ruissellement. Or la croissance fétiche des pays membres de l’OCDE n’a pas suffi à assurer la prospérité pour tous, loin s’en faut. Le modèle du welfare state, conçu pour compenser les inégalités de revenu, d’accès à la santé et à l’éducation est déclaré quasiment en faillite depuis trois décennies. En effet, la dette des états, accentuée à chaque crise, plombe le renouvellement des infrastructures comme le transport et l’énergie. Indicateur phare des phases de reconstruction après guerre (WWII) le PIB est donc impropre à qualifier une économie à lui seul. Par ailleurs, la contagion du management et de son corollaire le contrôle de gestion jusque dans les politiques publiques a fini par y importer certaines “vallées de la mort” du désinvestissement dont les systèmes de santé et les infrastructures de transports sont les victimes. Enfin, des firmes en situation de monopole non régulé tiennent en respect ou à leur merci des institutions ou des états réduits à l’impuissance, menaçant parfois les libertés publiques.

Ce qui nous - citoyens, entrepreneur, salariés, consommateurs - doit nous amener à revoir les grilles d’analyse d’une économie ou d’une entreprise. Cela invite alors à interroger le cadre idéologique voire philosophique qui a présidé à la constitution d’indicateurs que d’aucuns considèrent comme intangibles. Depuis de nombreuses années, comme par exemple la comptabilité dans le sillage de la chercheuse Eve Chiapello, les instruments de gestion sont revisités sous l’angle sociologique, politique et philosophique. Depuis, de nombreux académiques se sont intéressés à ces outils obscurs de la gestion. Pour construire de nouveaux modèles, imaginer le comment est aussi important sinon plus que le quoi et le pourquoi. Les arnaques récentes au prix du carbone ou encore à la compensation par la reforestation doivent nous inspirer une nécessaire prudence.

Déconstruire notre capitalo(s)cène commun passe par le démantèlement de nos préjugés validés par des instruments obsolètes. Un metoo#management ?

Pour aller plus loin :

Patrick Gilbert et Damien Mourey (coord.), Philosophie et outils de gestion, Editions EMS, 2021

Collectif, Entreprise et post-croissance, Editions Prophil, 2021

Gaël Giraud avec Felwine Sarr, L’Economie à venir, Les Liens qui libèrent, 2021

Alexandre Monnin, Emmanuel Bonnet, Diego Landivar, Héritage et Fermeture, Editions Divergences, 2021

tags: écologie, politique, environnement
categories: Société, Politique
Friday 11.19.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

Le pays aux volets clos

Pen Bron, espace naturel protégé.

Pen Bron, espace naturel protégé.

Quelques articles dans la presse locale puis nationale se sont fait l’écho cet été d’incivilités à l’endroit de résidences secondaires de bord de mer et de leurs habitants*. Tags, insultes, vandalisme. Après deux années COVID marquées par de longues séquences confinées, des tensions jusqu’ici latentes sont apparues au grand jour. Les raisons sont multiples. Tour d’un horizon bouché.

Economie du logement tout d’abord. Ainsi, les agents immobiliers de la région de Vannes se réjouissent de l’augmentation des prix de plus de 20% en un an mais déplorent le manque d’offre. Effectivement, il faut une décennie pour lancer et mener à terme des opérations d’urbanisme résidentiel, les programmes tardent à être construits. Conséquence : les « autochtones », « qui vivent et travaillent au pays », n’ont plus les moyens d’habiter en bord de mer même s’ils y exercent leur emploi. Les zones pavillonnaires s’éloignent ainsi de plus en plus des centres d’activité et avec elles les contraintes sur les déplacements quotidiens. L’une des figures des gilets jaunes habite le Morbihan, ce n’est sans doute pas le fait du hasard. 

Qualité de vie pour certains seulement. Depuis longtemps, en Bretagne sud, les travailleurs pauvres habitent au nord de la voie express N165, laissant aux retraités les plus aisés des villages balnéarisés. A cela s’ajoutent les désagréments des embouteillages qui rythment désormais les abords des villes jusqu’ici dites moyennes et donc exemptes jusqu’à ce jour de ce type d’inconvénient. Pollution routière, deux voitures par ménage, charges d’entretien, prix du carburant, temps de transport : fait-il encore bon vivre pour tout le monde en Bretagne ?

Pour un cadre confiné ou un retraité fortuné, oui.  Les franciliens CSP++ ont choisi de venir résider en bord de mer dans une maison souvent héritée, ont réclamé et obtenu la 4G et bientôt la fibre, les pistes cyclables et les épiceries fines, bio cela va de soi. Ils sont venus nombreux et ont fait déborder les égouts : les interdictions de baignade se multiplient. Pour celles et ceux qui sont venus chercher un environnement purifié des nuisances urbaines, ils ont maintenant le droit de respirer les humeurs d’une vase fétide.

Lavoir à Saint Philibert.

Lavoir à Saint Philibert.

Des voix politiques réclament un taux de résidences secondaires plafonné, quand ce n’est pas un statut de “résident primaire” (sic). Mais le cadre qui télé-travaille avec vue sur mer deux jours sur cinq et y réside quatre jours sur sept, peut-il encore être considéré comme un vacancier ? La colère des « locaux » s’explique d’autant plus que, pour échapper au chômage, beaucoup doivent être les employés sous qualifiés d’une population qui bénéficie des avantages du numérique : femmes de ménage, jardiniers, « concierges », livreurs… Se voir revenir à la situation de leurs ancêtres contraints d’être les domestiques d’une bourgeoisie condescendante nous rappelle la Bécassine d’une époque que l’on croyait révolue. Alors ça grogne. Et cela réveille des colères identitaires anciennes.  L’époque n’est pas à la convergence des luttes mais à la confluence des revendications d’identité, sur fond de fantasmes et d’histoires tronquées. Le ciment national est lézardé, une croissance sélective a amplifié les inégalités, sociales et régionales, en un mot, territoriales. Nombre de sites web de la droite extrême ont poussé là sur ce terreau de frustrations, mélangeant catholiques de la manif pour tous, régionalistes indépendantistes et suprématistes blancs**.

Rappelons ici que beaucoup de ces régions littorales étaient pauvres et ont fourni depuis le XIXème siècle les cohortes de fantassins des armées, des usines et de l’exode rural en général. La mode des bains de mer, parente des séjours au pied de la montagne magique, a alors gagné la haute bourgeoisie. Cabourg, Dinard, Pornic. Puis, quand les trente glorieuses ont favorisé l’émergence des classes moyennes, l’automobile a permis au plus grand nombre de réaliser le rêve de la résidence secondaire les pieds dans l’eau. Fin du XXème siècle, troisième vague, les cadres et leurs patrons s’offrent des lieux réputés inaccessibles. L’île de Ré constitue à elle seule un exemple quasiment caricatural, le pont achevant de sceller son sort de parc à riches. Même les carrelets, ces cabanes de pêcheurs si caractéristiques du rivage atlantique, ont connu une privatisation sauvage pour devenir des salons sur pilotis, des décors de magazine. Une colonisation de l’intérieur, en quelque sorte. Pour le promeneur, la rêverie suppose de faire abstraction des demeures aux volets clos et d’imaginer un chemin creux entre les genêts là où le bitume serpente dans un dortoir morne et désert onze mois sur douze. Autrefois fécond, le paysage s’est exilé dans notre mémoire.

Soulignons là l’inefficacité de la loi littorale de 1986. Les côtes continuent de se voir transformer en cordons de pavillons néo-régionaux, loin de tout commerce et à distance d’un village à moitié mort, chapelets qui égrènent les volets clos, sinistres. Souvenons-nous des landes à l’herbe rase et des dunes à perte de vue, communs dédiés au séchage du goémon et à la pâture des moutons. Une poésie révolue, un paysage pour musée, façon école de Pont-Aven.

Dans un pays qui fétichise la propriété immobilière, habiter veut dire s’approprier. Et le capital bâti en bord de mer ne craint que le réchauffement climatique et la montée des eaux. Les communes s’empressent donc de bétonner en hâte des digues en Vendée et en Charente, afin de préserver les aberrations issues d’une autre époque. Le pire étant le développement endémique des marinas, ces ports déplaisants, qui désormais abritent des bateaux à moteur et retiennent des eaux sales. Là aussi, l’écologie n’est pas encore pour demain.

Évidemment, la collectivité n’a pas les moyens de compenser ces multiples effets pervers. Le processus est engagé depuis si longtemps. On peut cependant imaginer que si un virus est à l’origine d’une accentuation du phénomène, un autre événement imprévu pourrait bouleverser la donne sinon l’inverser. Une panne de Gulf Stream ?

Digue à Angoulins.

Digue à Angoulins.

* Benjamin Keltz, « En Bretagne, les responsables politiques redoutent l’émergence d’une « Breizh Riviera », Le Monde 26 Septembre 2021.

* Oscar Chuberre / Collectif DR, Libération 10 octobre 2021 : https://www.liberation.fr/culture/photographie/se-loger-a-belle-ile-en-mer-le-calvaire-des-insulaires-20211010_2UBRKVDY4VH3HKXPPDLD5AM6MQ/

 ** « On ne voit plus la mer », Editions Nautilus, 2021.

tags: société, écologie, environnement, politique
categories: Politique, Société
Tuesday 10.12.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

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