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Renaud P. Gaultier

Peintures, installations, textes

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Contempler la catastrophe ?

"La Genèse-en-tête, l'apocalypse en cours", #2, série 1999-2008, huile sur bois, 120x120cm. "Genesis-in-mind, apocalypse in progress", #2, series, oil on wood, 120x120cm. ©renaudgaultier.com

Les guerres déploient leur théâtre de sang et nous regardons les ruines se démolir en direct, sous le regard des mobiles civils ou depuis l’œil du drone destructeur. Pendant ce temps, loin des combats étrangers, deux femmes exposent leur travail au motif des décombres passés. Eva Jospin et son “Grottesco” de carton, Claire Tabouret et ses vitraux d’après l’incendie de Notre Dame de Paris, “D’un seul souffle” de verre, au Grand Palais du 10 décembre au 31 mars 2026. Quelle posture adopter face au spectacle de la destruction en cours ? Matériaux de (re)construction.

Peu de choses à dire sur ces grottes de carton ouvragé, si ce n’est la virtuosité technique, le soin méticuleux, l’ornementation délicate à partir d’un matériau pauvre, mais aussi l’allusion au grotesque baroque sans l’exubérance, la platitude malgré le relief. La fascination pour les ruines, ce romantisme exalté depuis les voyages en Italie des jeunes aristocrates en mal d’émotions antiques, dire la légende des siècles pour mieux écrire la sienne, le succès public de cette reconstitution est d’emblée assuré, bravo et bravo. Mais Alice s’est peut-être un peu perdue dans les tunnels de sa spéléologie. Sa psyché, et la nôtre avec, retournera sans émotion à la poussière de bois, in fine. Badaboum ?

Plus intéressant, la présentation des projets de vitraux taille réelle pour remplacer les 6 baies décoratives - restées intactes et démontées - de Viollet-le-Duc situées à l’entrée côté sud de ND de Paris. Le thème choisi est ici la Pentecôte, si chère aux évangélistes américains, moment de réponse du récit apostolique à l’écroulement de Babel et à la dispersion des humains, définitivement entrés dans la guerre de tous contre tous. œuvre remarquable, non pas par les motifs, une simple actualisation d’un style sulpicien sans inspiration, ce qui témoigne d’une certaine pauvreté conceptuelle et théologique mais par l’affirmation courageuse de sa proposition de couleurs. Il n’en demeure pas moins que la réponse à la commande, notoirement sous la forme d’un catéchisme de mission old school, a de quoi inquiéter les amateurs d’art sacré contemporain. Le retour à une figuration naïve en costumes “orientalisés” des personnages n’était pas indispensable, dommage. La maîtrise d’ouvrage, frileuse, a gâché l’occasion de nous projeter dans les images du XXIème siècle. L’époque, gouvernée par la peur, loin des audaces gothiques et de la démesure Viollet-le-Duc est au retour en arrière. Doit-on s’y habituer ?

Au même moment, les satrapes étripent les peuples, se disputent des fleuves d’or noir et bombardent ce qui subsistait de cités millénaires. Cette fois, il n’est plus question de prétexte anobli, la liberté, le droit à l’existence ou la démocratie, la brutalité se dévoile sans honte, sûre de son hubris, certaine de sa puissance. Il pourrait s’avérer cocasse, si ce n’était les centaines de milliers de morts accumulées ces dernières décades, que la religion en serait la raison ultime, oxymore fatal. Le Dieu de ces clergés corrompus est cruel, Baal règne encore, la gueule d’airain grande ouverte sur la fournaise, et l’humanité se consume dans cet effondrement. Le décalogue de Moïse descendu du Sinaï, lui-même inspiré d’un code comme celui d’Hammourabi, gravé quelque part entre le Tigre et l’Euphrate, n’est plus respecté par quiconque voudrait s’en réclamer. 2600 ans après, se venger de Nabuchodonosor ou bien le conjurer ?Ainsi, le temps des prophètes reviendrait, avec la colère comme exutoire au malheur que des dirigeants iniques imposent par vice à leurs populations, que personne ne les écouterait plus. Frapper, frapper encore, pour le saint pétrole, le saint dollar, la sainte bitcoin, tuer, tuer encore, pour la déesse IA, les divins satellites et les saintes ogives. Et couvrir d’or son palais, mettre en scène la perversion et contempler la catastrophe, reflet des puissances hors la Loi ou jouissance des enfants illégitimes de Zarathoustra ?

Sauf que, pour cyclique qu’elle puisse paraître, l’histoire ne finit jamais, et que le dénouement prévu par les monstres est rarement ce qui advient. Notre humanité se voit ainsi défiée. Nous pourrions succomber au désespoir, rendus ivres devant le carrousel des images, enfermés dans la société du spectacle et fermer nos paupières sur des rétines saturées. Mais non, nous subsistons, et nous survivrons, et si ce n’est pas nous, ce seront d’autres, animé.e.s par la foi, en l’être humain, accordé au Tout Vivant. Oui, une société se construit dans l’amitié et la fraternité. Et une religion dans l’amour. Aussi, si nous y regardons bien, nous disposons d’un libre arbitre en ruine certes, mais encore d’intelligence, des moyens techniques pour nous relier, nos idées d’ensemble, nos projets de vie, nos communs. Et donc de la capacité à dénouer la fatalité. Mais le voulons-nous vraiment ?

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Pour aller plus loin :

Eva Jospin, “Grottesco”, 2026, Grand Palais, Paris.

Claire Tabouret, “d”un seul souffle”, 2024-2026, Grand Palais, Paris

“Livres des Prophètes”, la Torah, la Bible, le Coran…

Le Robert définit Catastrophe : nom féminin, (du latin, du grec, de kata- et strophê → strophe ; idée de « évènement final »)

I. 1. vieux, Dénouement tragique. « La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop sanglante » (Racine). 2. Malheur effroyable et brusque. ➙ calamité, cataclysme, désastre. Les catastrophes naturelles (cyclones, inondations, etc.). — loc. En catastrophe : d'urgence ; très vite. Atterrir en catastrophe. 3. fam. Évènement fâcheux. ➙ accident, ennui.

II. Math. Théorie des catastrophes, qui, à partir de l'observation de phénomènes discontinus (situations de conflit), cherche à construire un modèle dynamique continu.

Claire Tabouret, “d”un seul souffle”, 2024-2026, Grand Palais, Paris

Eva Jospin, “Grottesco”, 2026, Grand Palais, Paris.

tags: art, géopolitique, sculpture, peinture, art sacré, vitrail
categories: Expositions, culture, Société, Politique
Wednesday 03.04.26
Posted by Renaud GAULTIER
Comments: 1
 

Endiguer ou laisser couler ?

“Digues et jetées”, extrait d’une série d’études, huile sur toile, format 10F, 2018 (©Renaud Gaultier) : https://renaudgaultier.com/paintings#/dams-dykes/

La conjonction des événements peut laisser rêveur. D’un côté, une rivière océanique déverse 40 jours durant, le temps d’un déluge, une pluie telle que les riverains du Tarn, du Lot, de la Garonne, de la Maine et de la Loire sont submergés; de l’autre, un déferlement de haine organisée inonde les médias autour de la mort d’un jeune homme radicalisé. Rien ne semble endiguer un flot ininterrompu d’images et de propos, l’État se défausse et invoque d’un côté la responsabilité des maires et des collectivités territoriales, de l’autre celle des éditorialistes et des groupes de pression aux arrières pensées politiques sans équivoque, relayés par des “posteurs” sur réseaux sociaux sans scrupules.

Pour éviter tout malentendu, nous rappelons ici que tant que nous vivons en démocratie, rien ne devrait justifier la mort violente d’un activiste. Le jour où nous aurons basculé dans un monde illibéral, la question se posera. D’ici là, veillons à ne perdre de vue le trésor de la liberté d’expression, l’égalité devant la Loi, et la fraternité, celle dont il n’est malheureusement plus jamais question dans le débat public.

L’entraide est une notion qui s’est un peu perdue avec l’eau des précipitations mais qui gagnerait à ne pas se diluer dans l’espace de nos préoccupations immédiates. Un jeune homme roué de coups a tardé à être présenté aux urgences, il en est mort. Il a refusé le secours des passants, ses camarades de rixe et ses adversaires du jour, l’ont laissé là, gisant et titubant. Bêtise et inhumanité liguées ensemble, comme souvent. La meute était partie ailleurs, sur les plateaux des chaînes à polémiques et autres “putaclics”. Consternant. Les digues ont lâché. Pensées sincères pour ses proches et sa famille, personne ne mérite une telle instrumentalisation d’un drame.

Sur le front des crues, une toute autre ambiance. Le climat se réchauffe - là aussi…-, les dirigeants comme la société civile éprouvent de grandes difficultés à prendre la mesure des phénomènes qui en résultent. Par exemple, en 2014, l’assemblée nationale française décide d’instaurer un transfert de compétences aux intercommunalités pour entretenir les digues et les zones humides via une taxe* à lever de 40 € par habitant. Les digues domaniales (appartenant à l’État) leur ont été remises “en l’état”, c’est à dire sans entretien ni maintenance à jour. Résultat, le montant des travaux est considérable, hors de portée des budgets intercommunaux prévus. Par ailleurs, la taxe est peu ou pas prélevée, ce qui dégrade encore la situation. Et une fois encore tout le monde s’énerve. Mais trop tard. À la faveur des élections municipales, dans un contexte de désaffection de l’engagement politique et de morcellement voire éparpillement administratif, le dossier a de quoi dissuader.

Carte des risques d’inondation, commune de La Possonnière, 49170, 22 février 2026. À la cote 6,0 mètres, l’État prend le relais…

Chaussons nos échasses, extrayons-nous de la boue et regardons plus loin tout autour de nous : que d’eau mon général ! L’empilement des mesures et des taxes ne résoudra pas le problème, les digues étant largement sous dimensionnées aujourd’hui, et que dire de ce qui nous attend demain. Cela représenterait 15 milliards d’euros au bas mot. Autant dire que la culture verra son financement, déjà bien entamé, disparaître quasi définitivement, hormis quelques levées de fonds patrimoniales ou mécénales Les extrémistes peuvent se réjouir : au pays de Victor Hugo, poésie et esprit critique seront bannis. Les propositions sont pour le moment logées dans des fondations privées, retour à la case 1850, le “gilded age” à la française, l’exonération fiscale en plus. Pour combien de temps ?

Le personnel politique comme les administrations se sont laissées, par facilité et paresse, débordées par les injonctions de communication émanant de sphères financières à l’agenda pourtant très clair : ne rien faire et leur confier la rente. Santé, éducation, sécurité, défense, écologie, la liste est longue. De grands pays ont déjà connu pareil empêchement bureaucratique, la Chine du XIXème siècle par exemple, sous un régime despotique, centralisateur et mandarinal, convaincu de sa supériorité. Quelques guerres et révolutions plus tard, la voilà au sommet de sa puissance retrouvée.

Les spécialistes de l’hydrologie savent depuis le XVIIème siècle qu’il faut ménager des espaces d’expansion des eaux en crue, des boires, des prairies inondables, merveilleux biotopes d’une diversité remarquable. Notre démocratie gagnerait à être mieux distribuée et laisser la place à une variété d’opinions, éclairées ou non. Réguler les flux, former la population, mieux diffuser la connaissance en particulier auprès des personnes isolées, jeunes comme vieux, favoriser le débat, soutenir les initiatives locales et l’entraide entre habitants et citoyens. N’attendons pas que toutes les digues cèdent. Aménageons plutôt le temps des débats, écoutons-nous, entrons en conversation. Fraternellement.

Pour information :

Un happening à Paris en décembre 2015, en contrepoint de la COP21 (©Renaud Gaultier) : https://renaudgaultier.com/installations#/endiguement-quantitatif/

https://www.france.tv/france-5/c-politique/saison-17/8173602-inondation-la-france-est-elle-en-danger.html

https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/02/21/inondations-dans-le-sud-ouest-les-digues-de-la-discorde_6667645_3244.html?search-type=classic&ise_click_rank=1

https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/02/15/inondations-les-pluies-torrentielles-deversees-par-les-tempetes-sont-plus-fortes-aujourd-hui-c-est-la-marque-d-un-climat-plus-chaud_6666875_3244.html

*Taxe Gemapi : Gestion des Milieux Aquatiques et Prévention des Inondations. Votée en 2014, entrée en vigueur en 2018.

tags: politique, environnement, écologie
categories: Politique
Monday 02.23.26
Posted by Renaud GAULTIER
 

Des raisons d'espérer ?

Comme un coin de ciel bleu ? RPG 2023

En cet automne triste, où les nouvelles déferlent dans une fange infinie, il nous est difficile sinon impossible de sourire à la vie qui vient, tant elle bat au rythme du décompte des morts violentes et des catastrophes. Après les sécheresses caniculaires, les inondations glauques et son cortège d’existences ruinées. De tout temps me direz-vous ?... Non, car rien ne nous permet d’incriminer la fatalité : guerre et dérèglement climatique sont les conséquences de nos actes, au moins indirectement. Et si, avant de céder à l’accablement qui nous menace, nous essayons de remonter le cours des choses, à contre-courant des pessimismes ambiants ? Chiche ?

Deux guerres se déroulent à nos portes, et elles sont hideuses. Celles sur lesquelles nous avons fermé les yeux le sont tout autant*, mais cette fois, nous ne pouvons détourner les yeux. Les protagonistes sont les mêmes mais là aussi les digues ont cédé. Nous ne pourrons pas dire que nous ignorions la démence mafieuse et meurtrière des dirigeants russes, qui comble, se déguise d’un combat pour « la civilisation ». Cynisme atroce, fruit de nos complaisances cyniques, gaz contre devises, manufactures contre containers, et renoncement moral d’une Europe qui ne sait plus pourquoi elle s’est constituée, hormis l’horizon des courses du samedi matin. Nous avons financé les ploutocrates et ils ont nourri les partis populistes qui sèment la haine en retour. Les masques tombent. Maintenant nous savons ce à quoi les monstres nous destinent, l’asservissement et la misère, comme toujours. Si les masses ne sont plus, les communautés s’y sont substituées, fabriquées par des algorithmes malsains. Dans ce laminoir numérique, les partis politiques ne survivent pas. Mais la bête prolifère. L’Infâme aussi. Jamais les religions instituées n'ont à ce point envahi l’espace politique à l’époque moderne pour y propager leurs terreurs ineptes hormis peut-être lors de la guerre de trente ans (1618-1648). S’ensuivit le Traité de Westphalie et l’avènement de l’État moderne. Alors constituer des collectifs intelligents, de ceux qui usent des réseaux pour échanger et construire, première résistance. Proposer des remèdes à la misère résignée, comme celui de rebâtir des services publics dignes de ce nom, deuxième résistance. Décrire des perspectives enthousiasmantes pour des populations jeunes et désorientées, on le serait à moins, troisième résistance.

Non la dictature n’est pas une solution. Pas plus que le monopole** en économie. Oui, l’ignorance est à combattre et le débat est à favoriser, partout, tout le temps, auprès du plus grand nombre.

L’autre front qu’aucun n’envisage vraiment, car il procède de nos craintes ataviques, est le réveil des formidables puissances de la Terre. Et cela vient chercher en nos sociétés atomisées une vertu depuis longtemps en sommeil : la solidarité. Devant la montée des eaux, la machine étatique et ses sous-traitantes sont dépassées. Le retour d’une citoyenneté concrète et contributive, la seule qui donne un sens au travail, quatrième résistance. Indispensable. Élémentaire.

Si le spectacle de nos démocraties confisquées par quelques intérêts privés peut nous décourager, il peut tout autant susciter des vocations à s’engager, cinquième résistance. Il en va de la paix et de la prospérité partagée par toutes et tous, de notre survie, en somme.

Et contrairement à ce que d’aucuns prophètes voudraient nous faire croire, c’est aux plus anciens de montrer la voie et de transmettre savoirs et connaissances tant qu’ils le peuvent. Pour ne pas reproduire des passés funestes. Mais se donner des raisons d’espérer. En lien.

 

 *Soudan, Azerbaïdjan, Yemen, Niger, Mali, Congo…

**Cédric Tourbe, « Capitalisme américain, le culte de la richesse », Arte TV 2023.

 

tags: guerre, société, politique, géopolitique, écologie, éthique, démocratie
categories: Politique
Tuesday 11.14.23
Posted by Renaud GAULTIER
 

IA, si humain, trop humain ?

N’en déplaise aux adorateurs de l’innovation technologique, la question de l’Intelligence Artificielle (IA) ne se pose pas en termes de progrès technique comme souvent en la matière mais de choix de société, voire osons le mot, de civilisation. Certains acteurs du secteur et non des moindres s’inquiètent des conséquences pour notre humanité, d’autres cherchent à nous apaiser, parce que selon eux, depuis l’invention du chemin de fer, « les gens » ont toujours des réticences à accepter la nouveauté technique. Et si le débat était ailleurs ?

Revenons un moment à une époque où la technique entame sa marche triomphale, par le fer, le feu et le charbon, quand Dostoïevski (1821-1881) raconte une histoire sensée expliquer la modernité, ainsi l’épisode du Grand Inquisiteur dans son roman « Les frères Karamasov ». Au temps de l’inquisition espagnole, au XVIème siècle donc, Jésus, de retour sur terre, est arrêté par la police religieuse. Là, son chef explique au « Fils de l’Homme » que la proposition révolutionnaire d’instaurer l’amour et la liberté sur Terre est une dangereuse aberration, dont les humains ne veulent pas. Pour le Grand Inquisiteur, il faudrait plutôt se conformer à l’enseignement tiré des trois tentations du désert auquel seul un être héroïque comme Yechoua a pu résister. Ainsi, les humains veulent du mystère, des miracles et de l’autorité. Rappelons-nous, lors de cet épisode biblique, Satan incite l’ascète du Jourdain à changer les pierres en pain, puis à sauter de la falaise pour voler en compagnie des anges et enfin de prendre possession de toutes les terres qui se présentent à lui pour les gouverner.

Nous pouvons y voir comme une étrange similitude avec les choix que les développements ultimes de l’IA nous imposent. Chacun s’accorde en effet à considérer qu’il existe une boite noire dans les réseaux de neurones artificiels auquel personne ne peut plus accéder, un mystère donc (imaginez si nos ingénieurs avouaient ne rien comprendre au fonctionnement d’une centrale nucléaire…). Mais aussi que les bénéfices attendus, en imagerie médicale par exemple, permettront de résoudre bien des problèmes jusqu’ici insolubles, un vrai miracle algorithmique nous dit-on. Et qu’enfin la puissance conférée par la maîtrise des IAs donnera aux individus et plus encore aux organisations des capacités encore jamais vues, la puissance ultime et sans limites.

De ce fait, nous pouvons acter que la question est ontologique, autrement dit, ce que signifie être humain. D’ailleurs, ceux qui investissent sans compter dans ces architectures neuronales sont les mêmes qui prônent le long-termisme et le transhumanisme. Ici, le désir de puissance, le miracle de vaincre la mort s’accommode ici bien d’un mystère jamais explicité : que deviendra notre humanité enserrée dans ces réseaux intelligents ? Certains esprits énoncent que l’usage d’un outil dépend de son usage et de là de son propriétaire, qu’il ne faudrait en aucun cas ralentir cet essor, comparé à un « nouvel âge des Lumières » (sic). En plein changement climatique d’origine humaine, si l’on considère que l’incapacité politique pour faire face aux crises de l’anthropocène est sans doute le marqueur global et majeur de ce XXIème siècle, nous voilà rassurés. Nous pourrions d’ailleurs nous demander si la ruée vers l’or de l’IA ne dissimule pas une croyance qui établirait que cette technologie nous sauvera des misères que les progrès passés nous infligent. Miracle, encore, pensée magique de geek, toujours. Mais perspectives d’enrichissements incommensurables, aussi.

Il existe bien encore dans nos démocraties des personnes instruites qui pensent pouvoir réguler les pouvoirs de l’IA. L’Europe s’en préoccupe, les États-Unis aussi. Ailleurs, la question ne se pose pas. La course à l’armement pour dominer le monde sans partage est lancée depuis longtemps déjà, rien ne fera renoncer les compétiteurs. Les firmes qui investissent et produisent ces IAs lèvent des fonds colossaux, là non plus rien n’indique un ralentissement. La seule chose dont nous sommes sûrs, c’est que ces IAs donneront à leurs maîtres des capacités de contrôle et de destruction jamais atteintes. L’Être à jamais vaincu par l’Avoir ? L’IA nous pose à nouveau une question que nos conforts, du moins pour la partie occidentalisée de l’humanité, avaient pour un temps effacé. Et nous sommes sans réponse.

Dans le récit biblique, il est bien question de notre désir de jouissance sans frein, de nos appétits féroces et insatiables et pour finir de ce pouvoir absolu qui nous couronnerait faux Dieu. Notre temps voit ce moment advenir et nous sommes nus devant l’impensable. Et si le Grand Inquisiteur ne s’est pas trompé, il nous resterait alors l’illusion ou l’effroi.

Ill. “Roi du Monde ?”, huile sur toile, 162x130, Renaud Gaultier 2022.

 F. Dostoïevski (1821-1881), “Les Frères Karamazov” (1880), Trad. A. Markowicz, Babel 2002.

Pétition pour demander un moratoire sur l’IA :

https://www.liberation.fr/economie/economie-numerique/lintelligence-artificielle-risque-majeur-pour-lhumanite-une-petition-mondiale-reclame-un-moratoire-de-six-mois-20230330_FCER5AORZBATBFQPZAMNNGCVD4/?redirected=1

 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/03/intelligence-artificielle-la-petition-portee-par-elon-musk-a-scie-deux-fondamentaux-de-l-ideologie-de-la-silicon-valley-le-culte-de-la-performance-et-le-parasitisme-de-l-etat_6171845_3232.html

 

Yann Le Cun (Meta), se prononce contre la régulation de l’IA :

https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/05/03/intelligence-artificielle-la-petition-portee-par-elon-musk-a-scie-deux-fondamentaux-de-l-ideologie-de-la-silicon-valley-le-culte-de-la-performance-et-le-parasitisme-de-l-etat_6171845_3232.html

 

Geoffrey Hinton on AI dangers :

https://www.wired.com/story/geoffrey-hinton-ai-chatgpt-dangers/?utm_medium=social&utm_social-type=owned&utm_source=facebook&mbid=social_facebook&utm_brand=wired&fbclid=IwAR1JgibySlheyRO7KbehWg1zMLxiJtA7eO6h-anaulthVhJkncodxeTGx9w

tags: IA, société, philosophie, éthique
categories: IA, Société, Politique
Thursday 05.11.23
Posted by Renaud GAULTIER
 

Déconstruire le Capitalo(s)cène

Mettre à nu ? Renaud Gaultier 2021.

Il est honnête de souligner, après l’échec sans surprise de la dernière COP 26, que les parties prenantes du capitalisme légal ont peu à peu pris en compte un certain nombre de problématiques sociales, environnementales, animales et plus largement planétaires. Quand les états frappés d’incapacité ou bloqués par un exercice par trop vertical du pouvoir font défaut à leurs citoyens, les organisations économiques bricolent des solutions sur le terrain du travail. Entreprise, nouvelle frontière climatique ?

La RSE, responsabilité sociale et environnementale, est un acronyme qui recouvre toutes sortes de pratiques vertueuses qui donnent lieu à l’établissement de classements et de publications. Comme toujours quand il s’agit de firmes, l’auto régulation affichée se partage entre déclarations d’intention et objectifs ambitieux sinon invérifiables. Mais le fait est là, les actionnaires sensibles à l’image de marque de leurs investissements sont désormais incités à faire pression pour infléchir des politiques qui génèrent des externalités négatives. Procès et campagnes de presse permettent ainsi à des ONG de dénoncer les usages d’une mondialisation parfois sauvage.

Une invention venue des Etats-Unis, l’entreprise à mission, vise à contenir les excès de stratégies actionnaires court-termistes et y substituer la notion de bien commun. Dix ans plus tard, le modèle gagne doucement l’Europe et la France, sans rallier pour autant la majorité des acteurs. Le conflit devient vite idéologique, un patron d’un géant de l’agro-alimentaire s’est vu débarqué sans ménagement - management ? - suite à la transformation de son objet social. Ainsi la finalité lucrative se voit augmentée d’un bénéfice social, ou public ou commun. Un conseil de l’objet social s’ajoute ainsi au conseil d’administration usuel. Nous verrons si ces dispositions adoptées librement suffiront à modifier nos contextes de vie et surtout si elles répondront en proportion aux urgences climatiques.

Les économistes et les entrepreneurs se rejoignent parfois dans le questionnement des instruments de mesure : le PIB pour les premiers, le bénéfice pour les seconds. La tenue de colloques savants sur la “post-croissance” abonde de résolutions communes en faveur de l’adoption d’autres critères d’évaluation de la qualité d’une organisation. Le terme même de performance est évidemment remis en cause. Le modèle capitaliste classique repose sur une pensée magique, celle dite du ruissellement. Or la croissance fétiche des pays membres de l’OCDE n’a pas suffi à assurer la prospérité pour tous, loin s’en faut. Le modèle du welfare state, conçu pour compenser les inégalités de revenu, d’accès à la santé et à l’éducation est déclaré quasiment en faillite depuis trois décennies. En effet, la dette des états, accentuée à chaque crise, plombe le renouvellement des infrastructures comme le transport et l’énergie. Indicateur phare des phases de reconstruction après guerre (WWII) le PIB est donc impropre à qualifier une économie à lui seul. Par ailleurs, la contagion du management et de son corollaire le contrôle de gestion jusque dans les politiques publiques a fini par y importer certaines “vallées de la mort” du désinvestissement dont les systèmes de santé et les infrastructures de transports sont les victimes. Enfin, des firmes en situation de monopole non régulé tiennent en respect ou à leur merci des institutions ou des états réduits à l’impuissance, menaçant parfois les libertés publiques.

Ce qui nous - citoyens, entrepreneur, salariés, consommateurs - doit nous amener à revoir les grilles d’analyse d’une économie ou d’une entreprise. Cela invite alors à interroger le cadre idéologique voire philosophique qui a présidé à la constitution d’indicateurs que d’aucuns considèrent comme intangibles. Depuis de nombreuses années, comme par exemple la comptabilité dans le sillage de la chercheuse Eve Chiapello, les instruments de gestion sont revisités sous l’angle sociologique, politique et philosophique. Depuis, de nombreux académiques se sont intéressés à ces outils obscurs de la gestion. Pour construire de nouveaux modèles, imaginer le comment est aussi important sinon plus que le quoi et le pourquoi. Les arnaques récentes au prix du carbone ou encore à la compensation par la reforestation doivent nous inspirer une nécessaire prudence.

Déconstruire notre capitalo(s)cène commun passe par le démantèlement de nos préjugés validés par des instruments obsolètes. Un metoo#management ?

Pour aller plus loin :

Patrick Gilbert et Damien Mourey (coord.), Philosophie et outils de gestion, Editions EMS, 2021

Collectif, Entreprise et post-croissance, Editions Prophil, 2021

Gaël Giraud avec Felwine Sarr, L’Economie à venir, Les Liens qui libèrent, 2021

Alexandre Monnin, Emmanuel Bonnet, Diego Landivar, Héritage et Fermeture, Editions Divergences, 2021

tags: écologie, politique, environnement
categories: Société, Politique
Friday 11.19.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

Woke et méta-univers, cette aliénation qui vient ? 

Différences, quelles différences ? Renaud Gaultier 2021

Nous sommes endormis et nous devons apprendre à rêver éveillés, telle est l’injonction paradoxale du moment. Des activistes nous sermonnent depuis leur chaire médiatique, nous tous coupables d’oppression envers une communauté dûment identifiée, tandis qu’un réseau social monopolistique nous invite à rejoindre un monde parallèle et merveilleux. Petit bilan de notre aliénation ordinaire.

Contrairement à la foultitude de réactionnaires de tous bords qui se sentent outragés par le wokisme venu de ce « nouveau monde » si impérieux, je n’ai rien contre le fait de réexaminer l’histoire de l’occident et d’en exhumer ses tragédies. Que nous rendions justice aux peuples « indigènes » et premiers, aux colonisés et aux femmes, aux homesexuel-le-s et aux transfuges de toutes obédiences me parait utile sinon indispensable, ne serait-ce que pour éviter de rééditer ces drames. De remettre au goût de jour la notion de « race »  me semble a contrario pernicieux, même sous un louable prétexte. Je m’en tiens en effet à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme point de départ, n’en déplaise aux tenants de tous les particularismes. Oui, je suis universaliste option multiversel, raison pour laquelle je pense que les entorses faites à ces principes doivent être corrigées et que les régimes qui persécutent ou ostracisent doivent être dénoncés et combattus. Question de fraternité humaine d’abord, de liberté pour toutes et tous et d’égalité partagée, cela va de soi. Car finalement, ce que réclament les partisans d’un wokisme militant, c’est tout simplement l’application universelle des droits humains. Et que leur origine soit hébraïque, grecque, latine, médiévale ou renaissante n’y change rien. Pour bien illustrer mon propos, les évangélistes latino-américains qui convertissent de force les populations autochtones au Brésil contreviennent gravement aux lois qui devraient les régir, en tout premier lieu le droit inaliénable au libre-arbitre. Nous pourrions citer les « conversions » des homosexuels par des sectes catholiques jusqu’en France, c’est la même abjection.  De réclamer une exception communautaire pour faire respecter un droit universel est pour le moins paradoxal. Un droit humain ne souffre aucune exclusion, point.

Il convient ici de faire la distinction entre ce qui relève du regard des autres, le préjugé racial par exemple, de la construction intrinsèque d’une identité. Un individu mis au ban ou dépouillé de ses droits civiques parce que « noir » va finalement intérioriser cette relégation, ce qui est le but de ces politiques immondes. Mais il n’en est pas l’auteur. A contrario, une personne qui choisit une sexualité ou un genre, élabore sa personnalité sur des bases qui lui appartiennent, sans répondre à aucune injonction initiale. C’est alors que le regard des autres change, selon le degré de tolérance de la société qui l’environne. Les personnes LGBTQI déclarent et assument leur liberté d’être, c’est infiniment respectable et constitue un bon indicateur de liberté civique. 

Malheureusement, le mouvement d’émancipation woke, encore une fois nécessaire à bien des égards, conduit souvent, telle une nouvelle église tendance mao, à des exclusions qui font peu de cas des libertés d’être, de créer, d’inventer. Pour le dire simplement, une femme iranienne doit pouvoir jouer le rôle d’un transsexuel juif, ou alors aucune rationalité, aucune sensibilité et encore moins d’empathie ne nous sont laissées. L’appropriation culturelle du blues par des rockers blancs, du yoga par des européennes ou du bouddhisme tibétain par des californiens est précisément un signe d’humanité en création. Créolisation diraient certains, et bien pourquoi pas ? Si cela peut nous éviter des guerres civiles… Nous pourrions regretter l’époque ou des artistes, souvent au risque de leur vie, transgressaient les limites du genre, de la sexualité, de la classe sociale et de la couleur de peau. Aujourd’hui, un certain fanatisme l’interdirait, et David Bowie serait alors mis à l’index.

Nous vivons une époque où des idéologues à court de raisonnement voudraient imposer une assignation à résidence généralisée, en d’autres termes réduire l’identité d’une personne à son origine, son genre ou sa sexualité. Cela arrange les furieux, qui trouvent les justifications à leurs délires identitaires, qu’ils soient nationalistes, racistes ou antisémites.

Ce n’est pas fortuit si des géants de la psychologie sociale industrielle comme Facebook ont choisi de devenir les promulgateurs du méta-univers*, le fameux métavers. Car, lorsque une société a été atomisée, la violence s’installe, guerre de tou-te-s contre tou-te-s. Alors vient le besoin de s’échapper de ce monde hostile. Le besoin d’un espace de liberté fait rêver, les Gafam nous le vendront par abonnement. Nous troquerons ainsi une aliénation contre une autre sans jamais trouver de solution. Parce que nous avons abandonné l’idée même de société, la collectivité marchande ne nous permettra plus que l’expérimentation virtuelle d’illusions immersives, une créativité programmée sur menu déroulant, un ersatz de vie sensible, pour nourrir un Léviathan toujours plus avide. Là, nous pourrons dans un jeu de rôle apparemment illimité, essayer des vies autres, séduire des êtres inaccessibles, oppresser nos dominants, libérer notre part animale et compenser nos échecs. Et nous paierons le prix. En dollar, tout d’abord. En addiction ensuite. En perte cognitive enfin. Tout cela pour fuir notre réalité, celle dont nous ne voulons plus assumer la responsabilité, en soi et en société. Pour tenter de survivre dans un gigantesque parc à thème, caméras sur les pylônes et satellites au dessus. Sans ne plus rien inventer.

Un cauchemar dystopique se met en place sous nos yeux et nous ne faisons rien. Comme si la Loi n’existait plus, comme si les droits humains n’étaient qu’une particularité culturelle. Relative, forcément relative. Et pourtant les corps. Et pourtant la gravité. Et pourtant la terre. Habiter son corps et notre terre, ce devenir bientôt impossible ?

Différence, quelle différence ? Renaud Gaultier 2021

*Premières fictions de méta-univers, parmi d’autres : 

Le Deuxième Monde, Cryo Interactive et Canal+ Multimédia 1997 : https://www.youtube.com/watch?v=hMpm1G_WK6I

Alain Della Negra et Kaori  Kinoshita, « Le chat, le Révérend et l’Esclave », documentaire, Films Capricci 2010 : https://www.youtube.com/watch?v=kw8j-A6qeCE

 Lana & Lily Wachowski, Matrix, Warner 1999 : https://www.youtube.com/watch?v=m8e-FF8MsqU

 Wang Dong Hyuk,Squid Game, Netflix 2021 :https://www.allocine.fr/series/ficheserie_gen_cserie=29898.html

Une liste de films pour approcher les mondes virtuels par la fiction : https://www.cinetrafic.fr/liste-film/477/1/les-mondes-virtuels

tags: société, philosophie, éthique
categories: Société, Politique, culture
Monday 11.01.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

Le pays aux volets clos

Pen Bron, espace naturel protégé.

Pen Bron, espace naturel protégé.

Quelques articles dans la presse locale puis nationale se sont fait l’écho cet été d’incivilités à l’endroit de résidences secondaires de bord de mer et de leurs habitants*. Tags, insultes, vandalisme. Après deux années COVID marquées par de longues séquences confinées, des tensions jusqu’ici latentes sont apparues au grand jour. Les raisons sont multiples. Tour d’un horizon bouché.

Economie du logement tout d’abord. Ainsi, les agents immobiliers de la région de Vannes se réjouissent de l’augmentation des prix de plus de 20% en un an mais déplorent le manque d’offre. Effectivement, il faut une décennie pour lancer et mener à terme des opérations d’urbanisme résidentiel, les programmes tardent à être construits. Conséquence : les « autochtones », « qui vivent et travaillent au pays », n’ont plus les moyens d’habiter en bord de mer même s’ils y exercent leur emploi. Les zones pavillonnaires s’éloignent ainsi de plus en plus des centres d’activité et avec elles les contraintes sur les déplacements quotidiens. L’une des figures des gilets jaunes habite le Morbihan, ce n’est sans doute pas le fait du hasard. 

Qualité de vie pour certains seulement. Depuis longtemps, en Bretagne sud, les travailleurs pauvres habitent au nord de la voie express N165, laissant aux retraités les plus aisés des villages balnéarisés. A cela s’ajoutent les désagréments des embouteillages qui rythment désormais les abords des villes jusqu’ici dites moyennes et donc exemptes jusqu’à ce jour de ce type d’inconvénient. Pollution routière, deux voitures par ménage, charges d’entretien, prix du carburant, temps de transport : fait-il encore bon vivre pour tout le monde en Bretagne ?

Pour un cadre confiné ou un retraité fortuné, oui.  Les franciliens CSP++ ont choisi de venir résider en bord de mer dans une maison souvent héritée, ont réclamé et obtenu la 4G et bientôt la fibre, les pistes cyclables et les épiceries fines, bio cela va de soi. Ils sont venus nombreux et ont fait déborder les égouts : les interdictions de baignade se multiplient. Pour celles et ceux qui sont venus chercher un environnement purifié des nuisances urbaines, ils ont maintenant le droit de respirer les humeurs d’une vase fétide.

Lavoir à Saint Philibert.

Lavoir à Saint Philibert.

Des voix politiques réclament un taux de résidences secondaires plafonné, quand ce n’est pas un statut de “résident primaire” (sic). Mais le cadre qui télé-travaille avec vue sur mer deux jours sur cinq et y réside quatre jours sur sept, peut-il encore être considéré comme un vacancier ? La colère des « locaux » s’explique d’autant plus que, pour échapper au chômage, beaucoup doivent être les employés sous qualifiés d’une population qui bénéficie des avantages du numérique : femmes de ménage, jardiniers, « concierges », livreurs… Se voir revenir à la situation de leurs ancêtres contraints d’être les domestiques d’une bourgeoisie condescendante nous rappelle la Bécassine d’une époque que l’on croyait révolue. Alors ça grogne. Et cela réveille des colères identitaires anciennes.  L’époque n’est pas à la convergence des luttes mais à la confluence des revendications d’identité, sur fond de fantasmes et d’histoires tronquées. Le ciment national est lézardé, une croissance sélective a amplifié les inégalités, sociales et régionales, en un mot, territoriales. Nombre de sites web de la droite extrême ont poussé là sur ce terreau de frustrations, mélangeant catholiques de la manif pour tous, régionalistes indépendantistes et suprématistes blancs**.

Rappelons ici que beaucoup de ces régions littorales étaient pauvres et ont fourni depuis le XIXème siècle les cohortes de fantassins des armées, des usines et de l’exode rural en général. La mode des bains de mer, parente des séjours au pied de la montagne magique, a alors gagné la haute bourgeoisie. Cabourg, Dinard, Pornic. Puis, quand les trente glorieuses ont favorisé l’émergence des classes moyennes, l’automobile a permis au plus grand nombre de réaliser le rêve de la résidence secondaire les pieds dans l’eau. Fin du XXème siècle, troisième vague, les cadres et leurs patrons s’offrent des lieux réputés inaccessibles. L’île de Ré constitue à elle seule un exemple quasiment caricatural, le pont achevant de sceller son sort de parc à riches. Même les carrelets, ces cabanes de pêcheurs si caractéristiques du rivage atlantique, ont connu une privatisation sauvage pour devenir des salons sur pilotis, des décors de magazine. Une colonisation de l’intérieur, en quelque sorte. Pour le promeneur, la rêverie suppose de faire abstraction des demeures aux volets clos et d’imaginer un chemin creux entre les genêts là où le bitume serpente dans un dortoir morne et désert onze mois sur douze. Autrefois fécond, le paysage s’est exilé dans notre mémoire.

Soulignons là l’inefficacité de la loi littorale de 1986. Les côtes continuent de se voir transformer en cordons de pavillons néo-régionaux, loin de tout commerce et à distance d’un village à moitié mort, chapelets qui égrènent les volets clos, sinistres. Souvenons-nous des landes à l’herbe rase et des dunes à perte de vue, communs dédiés au séchage du goémon et à la pâture des moutons. Une poésie révolue, un paysage pour musée, façon école de Pont-Aven.

Dans un pays qui fétichise la propriété immobilière, habiter veut dire s’approprier. Et le capital bâti en bord de mer ne craint que le réchauffement climatique et la montée des eaux. Les communes s’empressent donc de bétonner en hâte des digues en Vendée et en Charente, afin de préserver les aberrations issues d’une autre époque. Le pire étant le développement endémique des marinas, ces ports déplaisants, qui désormais abritent des bateaux à moteur et retiennent des eaux sales. Là aussi, l’écologie n’est pas encore pour demain.

Évidemment, la collectivité n’a pas les moyens de compenser ces multiples effets pervers. Le processus est engagé depuis si longtemps. On peut cependant imaginer que si un virus est à l’origine d’une accentuation du phénomène, un autre événement imprévu pourrait bouleverser la donne sinon l’inverser. Une panne de Gulf Stream ?

Digue à Angoulins.

Digue à Angoulins.

* Benjamin Keltz, « En Bretagne, les responsables politiques redoutent l’émergence d’une « Breizh Riviera », Le Monde 26 Septembre 2021.

* Oscar Chuberre / Collectif DR, Libération 10 octobre 2021 : https://www.liberation.fr/culture/photographie/se-loger-a-belle-ile-en-mer-le-calvaire-des-insulaires-20211010_2UBRKVDY4VH3HKXPPDLD5AM6MQ/

 ** « On ne voit plus la mer », Editions Nautilus, 2021.

tags: société, écologie, environnement, politique
categories: Politique, Société
Tuesday 10.12.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

©Renaud Gaultier Période 1992-2026