• Artist
  • Paintings
  • Installations
  • Blog de Bord
  • Koduki
  • Contact
Renaud P. Gaultier

Peintures, installations, textes

  • Artist
  • Paintings
  • Installations
  • Blog de Bord
  • Koduki
  • Contact

Contempler la catastrophe ?

"La Genèse-en-tête, l'apocalypse en cours", #2, série 1999-2008, huile sur bois, 120x120cm. "Genesis-in-mind, apocalypse in progress", #2, series, oil on wood, 120x120cm. ©renaudgaultier.com

Les guerres déploient leur théâtre de sang et nous regardons les ruines se démolir en direct, sous le regard des mobiles civils ou depuis l’œil du drone destructeur. Pendant ce temps, loin des combats étrangers, deux femmes exposent leur travail au motif des décombres passés. Eva Jospin et son “Grottesco” de carton, Claire Tabouret et ses vitraux d’après l’incendie de Notre Dame de Paris, “D’un seul souffle” de verre, au Grand Palais du 10 décembre au 31 mars 2026. Quelle posture adopter face au spectacle de la destruction en cours ? Matériaux de (re)construction.

Peu de choses à dire sur ces grottes de carton ouvragé, si ce n’est la virtuosité technique, le soin méticuleux, l’ornementation délicate à partir d’un matériau pauvre, mais aussi l’allusion au grotesque baroque sans l’exubérance, la platitude malgré le relief. La fascination pour les ruines, ce romantisme exalté depuis les voyages en Italie des jeunes aristocrates en mal d’émotions antiques, dire la légende des siècles pour mieux écrire la sienne, le succès public de cette reconstitution est d’emblée assuré, bravo et bravo. Mais Alice s’est peut-être un peu perdue dans les tunnels de sa spéléologie. Sa psyché, et la nôtre avec, retournera sans émotion à la poussière de bois, in fine. Badaboum ?

Plus intéressant, la présentation des projets de vitraux taille réelle pour remplacer les 6 baies décoratives - restées intactes et démontées - de Viollet-le-Duc situées à l’entrée côté sud de ND de Paris. Le thème choisi est ici la Pentecôte, si chère aux évangélistes américains, moment de réponse du récit apostolique à l’écroulement de Babel et à la dispersion des humains, définitivement entrés dans la guerre de tous contre tous. œuvre remarquable, non pas par les motifs, une simple actualisation d’un style sulpicien sans inspiration, ce qui témoigne d’une certaine pauvreté conceptuelle et théologique mais par l’affirmation courageuse de sa proposition de couleurs. Il n’en demeure pas moins que la réponse à la commande, notoirement sous la forme d’un catéchisme de mission old school, a de quoi inquiéter les amateurs d’art sacré contemporain. Le retour à une figuration naïve en costumes “orientalisés” des personnages n’était pas indispensable, dommage. La maîtrise d’ouvrage, frileuse, a gâché l’occasion de nous projeter dans les images du XXIème siècle. L’époque, gouvernée par la peur, loin des audaces gothiques et de la démesure Viollet-le-Duc est au retour en arrière. Doit-on s’y habituer ?

Au même moment, les satrapes étripent les peuples, se disputent des fleuves d’or noir et bombardent ce qui subsistait de cités millénaires. Cette fois, il n’est plus question de prétexte anobli, la liberté, le droit à l’existence ou la démocratie, la brutalité se dévoile sans honte, sûre de son hubris, certaine de sa puissance. Il pourrait s’avérer cocasse, si ce n’était les centaines de milliers de morts accumulées ces dernières décades, que la religion en serait la raison ultime, oxymore fatal. Le Dieu de ces clergés corrompus est cruel, Baal règne encore, la gueule d’airain grande ouverte sur la fournaise, et l’humanité se consume dans cet effondrement. Le décalogue de Moïse descendu du Sinaï, lui-même inspiré d’un code comme celui d’Hammourabi, gravé quelque part entre le Tigre et l’Euphrate, n’est plus respecté par quiconque voudrait s’en réclamer. 2600 ans après, se venger de Nabuchodonosor ou bien le conjurer ?Ainsi, le temps des prophètes reviendrait, avec la colère comme exutoire au malheur que des dirigeants iniques imposent par vice à leurs populations, que personne ne les écouterait plus. Frapper, frapper encore, pour le saint pétrole, le saint dollar, la sainte bitcoin, tuer, tuer encore, pour la déesse IA, les divins satellites et les saintes ogives. Et couvrir d’or son palais, mettre en scène la perversion et contempler la catastrophe, reflet des puissances hors la Loi ou jouissance des enfants illégitimes de Zarathoustra ?

Sauf que, pour cyclique qu’elle puisse paraître, l’histoire ne finit jamais, et que le dénouement prévu par les monstres est rarement ce qui advient. Notre humanité se voit ainsi défiée. Nous pourrions succomber au désespoir, rendus ivres devant le carrousel des images, enfermés dans la société du spectacle et fermer nos paupières sur des rétines saturées. Mais non, nous subsistons, et nous survivrons, et si ce n’est pas nous, ce seront d’autres, animé.e.s par la foi, en l’être humain, accordé au Tout Vivant. Oui, une société se construit dans l’amitié et la fraternité. Et une religion dans l’amour. Aussi, si nous y regardons bien, nous disposons d’un libre arbitre en ruine certes, mais encore d’intelligence, des moyens techniques pour nous relier, nos idées d’ensemble, nos projets de vie, nos communs. Et donc de la capacité à dénouer la fatalité. Mais le voulons-nous vraiment ?

8FE75088-C575-4ABC-A845-70AFB122B362.jpeg
84263CF5-86F3-4095-B006-D6F581AB0968.jpeg
42561DBF-0C6D-46C8-920A-35458A2343A6.jpeg
A6B5A62B-8C90-447C-B495-7FBCB34A0F79.jpeg
F4794F00-7644-4EB5-9549-4562803ADF7A.jpeg
DE671B02-6946-4529-A3EF-3944DC58E52B.jpeg
5AB5F9BF-C108-4464-9560-F8608DCC85E8.jpeg
90C3DAB6-4E49-419B-A078-3EA8E4484D9E.jpeg
1F662374-FCDD-4448-A533-B2FED599F22A.jpeg
4FDFDB09-55E6-461E-8C33-1B5531EE0889.jpeg
78DA44C8-E8A7-4A6F-A89B-911D204BE28D.jpeg
691D7370-0374-4F17-ADEC-C7707F5CDD09.jpeg

Pour aller plus loin :

Eva Jospin, “Grottesco”, 2026, Grand Palais, Paris.

Claire Tabouret, “d”un seul souffle”, 2024-2026, Grand Palais, Paris

“Livres des Prophètes”, la Torah, la Bible, le Coran…

Le Robert définit Catastrophe : nom féminin, (du latin, du grec, de kata- et strophê → strophe ; idée de « évènement final »)

I. 1. vieux, Dénouement tragique. « La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop sanglante » (Racine). 2. Malheur effroyable et brusque. ➙ calamité, cataclysme, désastre. Les catastrophes naturelles (cyclones, inondations, etc.). — loc. En catastrophe : d'urgence ; très vite. Atterrir en catastrophe. 3. fam. Évènement fâcheux. ➙ accident, ennui.

II. Math. Théorie des catastrophes, qui, à partir de l'observation de phénomènes discontinus (situations de conflit), cherche à construire un modèle dynamique continu.

Claire Tabouret, “d”un seul souffle”, 2024-2026, Grand Palais, Paris

Eva Jospin, “Grottesco”, 2026, Grand Palais, Paris.

tags: art, géopolitique, sculpture, peinture, art sacré, vitrail
categories: Expositions, culture, Société, Politique
Wednesday 03.04.26
Posted by Renaud GAULTIER
Comments: 1
 

Get back to pop innocence?

Jeff Koons, “Michaël Jackson and Bubbles”, porcelaine, 1988.

L’art pop a ceci d’unique qu’il peut entretenir sa propre nostalgie indéfiniment. En effet, comme il repose sur la reproduction et la diffusion des images, des sons et des objets, il peut offrir de revivre une enfance fantasmée, idéalisée au pays de Neverland. “Get back”, le documentaire de Peter Jackson*, le prolifique auteur de la trilogie filmique du seigneur des Anneaux, autre utopie entre mythe et conte pour adulescents, traite du crépuscule d’un groupe légendaire, The Beatles. “Alea jacta est” ou comme diraient nos amis britanniques, “Let it be”.

Publié sous forme d’une mini série de plus de huit heures, le film reprend les bandes enregistrées en 16 mm par l’équipe du réalisateur Michael Lindsay-Hogg ainsi que les démos audio des sessions de janvier 1969. Le groupe est réuni par Paul Mac Cartney autour d’un projet de film pour la BBC qui raconterait la préparation d’un concert et sa diffusion en direct à la télévision. Quand Lindsay-Hogg en tirera un film de 80 minutes crépusculaires, visant à démontrer la fin inéluctable du quatuor, telle une prophétie auto-réalisatrice, Peter Jackson décrit par le menu le processus créatif et collectif de quatre génies de la pop music. Passionnant.

The Beatles, “Let it be”, Apple 1970.

Tout d’abord, nous est montré l’incroyable modestie de moyens, le passage du mono à la stéréo, l’arrivée de quelques instruments, le bricolage permanent des ingénieurs du son, une économie toujours présente, sur fonds de lutte pour la récupération de leurs droits sur leurs œuvres, enregistrements comme textes et partitions. Ils viennent jouer en famille, avec leurs compagnes et même une enfant, Heather, fille de Linda Eastman (future Mac Cartney). Aucun garde du corps, pas de policier à l’entrée de l’immeuble, et pourtant rien de la folie des fans ne les vient les perturber. Simplicité.

Contrairement à la légende qui narre un état de conflit ouvert, les tensions sont en réalité assez rares. George Harrison, certes, affronte parfois Paul Mac Cartney pour poser ses revendications d’auteur et témoigner des ses frustrations de musicien. John Lennon lâche quelques formules lapidaires, se moque d’eux-mêmes, “And now the Bottles !” mais prouve chaque jour un engagement et un sérieux dans le travail qu’on ne lui aurait pas attribués, si l’on en croyait la chronique de l’époque. George est défait mais après quelques jours de bouderie, il avait même suggéré son remplacement par son ami Eric Clapton (!), revient et s’applique à la tâche. Ringo Starr (Starkey) est d’une solidité et d’un flegme tout en sourire, indispensable à l’équilibre du groupe, et pas seulement musicalement. Les rôles sont distribués, Lennon et Mac Cartney écrivent et composent, les deux autres enrichissent. La complicité des deux premiers est évidente, plaisant à voir, ils jouent, tout le temps, au sens du jeu qui amuse, se livrent à des digressions musicales potaches, font des concours de grimaces, crient à tue-tête avec Yoko. Ils jouent parce qu’ils cherchent, ils cherchent en jouant. Et c’est ici que le documentaire est une démonstration que tout créatif, artiste ou innovateur de laboratoire, doit regarder attentivement. Chacun travaille de son côté la nuit afin de revenir en fin de matinée muni d’une proposition, parfois d’une simple ébauche afin de la mettre en commun et les autres s’en emparent, sans juger. Ils développent ensemble.

Comme dans toute organisation, se pose le problème de la décision, des buts et des moyens, secondairement du chef. Paul se plaint d’avoir à l’assumer mais surtout diffère de ses comparses dans l’énoncé des objectifs. On voit que les Beatles sont devenus une charge trop lourde, une obligation de succès désormais intenable. Mais le travail reste au cœur, leur origine ouvrière peut-être. Repliés dans leur studio, le monde vient à eux par l’entremise de coupures presse, de reportages vus la veille. Ainsi le discours de Martin Luther King est-il repris en chanson, comme un rap avant l’heure par Lennon sur l’air de “I’ve got a feeling”. “Get back” est ainsi une réponse explicite aux mesures anti-immigration - déjà - prises aussi bien en UK qu’aux USA. Jamais en reste quand il s’agit de partager la paysage musical de l’époque, ils se moquent des Who et de leur batteur Keith Moon, plaisantent à propos des Rolling Stones et font l’éloge de Fleetwood Mac.

Quand le processus créatif patine, il faut changer. Ici, la décision est prise de quitter les studios de cinéma de Twickenham pour rejoindre les sous-sols de 3, Savile Row, siège de la compagnie Apple Records nouvellement créée. Le studio n’est pas prêt, qu’importe, on fait venir deux quatre pistes depuis EMI, Abbey Road, et le récent 8 pistes acheté par George. Quelques bricolages plus tard, les micros sont en place et les sessions reprennent. Plus tard, Billy preston les rejoindra pour les parties au clavier, amenant un son groovy blues, en particulier sur le Fender Rhodes à chambre Leslie, inimitable. Son apport, comme émanant d’un cinquième Beatles, amènera le liant et la chaleur qui manquait, autre changement bénéfique.

Tout le document nous conduit à son acmé, le fameux concert sur le toit. Les FabFour sont sevrés de toute relation au public, ne jouent plus en concert depuis presque deux ans. La peur est perceptible, aussi leurs discussions font souvent allusion leurs débuts à Hambourg, là où ils partagèrent la scène avec Billy Preston. Jusqu’au dernier moment, Paul ne voudra pas monter sur le toit. Or, les images le montrent, ils jouent avec un plaisir incroyable, dans le froid de janvier, avec pour seul public visible par eux, celles et ceux qui purent monter sur les toits alentour. Au pied de l’immeuble, dans la rue, c’est la foule, calme et disciplinée, pas encore de hooligans ici. Meilleure de leurs répétitions, elle est interrompue par des bobbies de vingt ans, d’une politesse dont on ne penserait pas capable une police aujourd’hui. Ce sera la dernière apparition publique des Beatles.

Et maintenant, la nostalgie. Parce qu’un tel groupe fut un météore qui visita la planète terre durant moins de dix ans et que rien ne remplacera la fraicheur, l’impertinence et les mélodies de chansons inoubliables. Que de tubes, mon Dieu ! Oui, ils furent de leur époque, citant le rock n roll d’Elvis, le rythme n blues des pionniers et s’aventurant bien au delà. Alors qu’ils se séparaient, l’été 69 vit se tenir Woodstock, le festival de la beat generation. 10 ans plus tard, Thatcher prenait le pouvoir, entre grèves de mineurs, punk rock et guerre aux Falklands alors que Reagan lançait sa dispendieuse “guerre des étoiles” pour mieux en finir avec le welfare state de Keynes. Là, les images reprises par Peter Jackson montrent un London plus que jamais swinging, tolérant, où les trois pièces rayures de la City côtoient les jupes courtes et acidulées des jolies filles, tandis que des dames respectables en tailleur affirment aimer leur musique. Les Beatles furent la bande son d’une après guerre, WWII et coloniales, pacifiée, ouverte et joyeuse. La fête tournera vite court, après l’été 69, enterrée avec les victimes de la fusillade de Kent State University en mai 1970. Fin de la parenthèse enchantée.

Tout au long de leur parcours, les Beatles lutteront pour leurs droits d’auteur**. Car oui, ce sont des auteurs, notion relative en ces temps d’IA (dé)générative. En solo, il continueront d’empiler les succès et interviendront, comme John et Yoko ou George, dans la vie publique et politique. Quand George inventera le premier concert caritatif en 1971 pour le Bangladesh, le couple en blanc, lui, militera inlassablement pour la paix, “Give peace a chance”. Ils témoignent d’un temps où écrire des paroles poétiques sur une mélodie fantaisiste était possible, sans que des crétins du marketing ne souhaitent les formater. Mais ça, c’était “Yesterday”. Aujourd’hui nous avons Taylor Swift***…

*Peter Jackson, “Get back”, série en 3 épisodes, Disney+ 2021. https://www.youtube.com/watch?v=Auta2lagtw4

**vendus 47,5 millions de $ à Michaël Jackson en 1985, revendus à Sony 750 millions de $ en 2016.

*** American Artist of the Decade 2019 !


tags: pop, musique, culture
categories: culture
Tuesday 09.05.23
Posted by Renaud GAULTIER
 

I.A. : sous les octets le plagiat ?

“Qu’importe le flacon pour vu qu’on ait le prompt ?”, Renaud Gaultier + Midjourney, décembre 2022.

Il fallait s’y attendre, avec la crainte d’un nouvel hiver de l’IA et pour relancer l’attractivité du secteur auprès des investisseurs, le secteur riposte par un détour auprès du grand public. Quoi de mieux que l’industrie distractive (entertainment) pour lancer une vaste opération de séduction. Alors, les sites d’algorithme de requête textuelle pour générer et éditer des textes, (ChatGPT ex GPT3 by Open AI), ou des images, (par ex. Dall-E2, Stable, Jasper, Midjourney), etc, souvent sur base GPT-3) ont répandu leurs attractions de façon virale sur les réseaux. Certains annoncent la mort de leur métier, journaliste, professeur, juriste, designer, architecte, d’autres se félicitent d’un accroissement des possibilités de création. Redistribution ?

En cette fin d’année, les communautés dites créatives s’agitent autour du pillage ou du plagiat exécuté à la vitesse des quantas par des ordinateurs boulimiques. Le copyright et le droit d’auteur sont une nouvelle fois mis à mal par le numérique. Souvenons-nous de l’affaire des samples en musique, cela n’a rien de nouveau. Concernant les musiques dites actuelles, qui depuis les années 80 empruntent sans vergogne des sons rarement libres de droits, il a fallu attendre 2019 pour que soit édictée une directive européenne à ce sujet. Le coût d’une action juridique étant dissuasif, peu déposent plainte. Sans compte que nombre de pays se contrefichent du droit d’auteur ou du copyright, suivez mon regard (Turquie, Chine, …). Alors, quand le cyberespace supplante les territoires administrés, seul demeure le rapport de force. Google contre les médias écrits et les agence de photographes, nous savons de quel côté penche la balance des paiements, pardon, de la justice. Ding Dong.

Mais des actions collectives voient le jour, ainsi des programmeurs attaquent Microsoft pour usage déloyal de leurs lignes de codes*. Car le cœur du problème est bien la productivité de la machine cybernétique. On estime à plus de 6% les gains réalisés avec un logiciel d’assistance à la programmation comme Copilot. Alors pourquoi les industriels de l’IA s’intéressent-ils donc aux générateurs de formes textuelles ou imagières, en attendant le design, l’ingénierie, le bâtiment. Vraisemblablement pour trois raisons : entrainer leurs machines (deep learning), recruter des adeptes pour faire tomber les barrières éthiques puis règlementaires et lever des fonds. Nous assistons là au cycle habituel de l’innovation numérique, avec la course de vitesse entre premiers entrants et majors qui attendent de récupérer la pépite, ambiance ruée vers l’or, donc. C’est bien connu, le grand bordel Californien façon Wild Wild West se perpétue toujours, moins l’humour car les libertariens ne rient jamais sauf quand ils tuent. Argh.

Mais intéressons-nous aux conséquences créatives. Un algorithme va chercher par itérations via un prompt des morceaux de texte ou des images pour les mixer de la façon la plus cohérente possible. On a donc adjoint un DJ à Google. Youpi, une gigantesque machine à biais ! Ben oui, on parle ici de langage, donc de culture et de ce fait d’interprétation selon le requérant et/ou le programmeur. Si un mot (signifiant) équivalait à une définition stable (signifié), cela se saurait. Et c’est donc là que la séduction du génie – bon ou mauvais selon les représentations – opère sa magie : se soumettre à l’aléa, fermer le sens par une multiplicité de détails ou au contraire laisser l’œuvre ouverte, réitérer comme on gratte un jeu. Cela revient à parier sur la machine. Nous les bipèdes adorons jouer, alors nous jouons, et puis nous nous lassons. Il suffit de se balader sur les salons virtuels de Midjourney sur Discord pour, sauf exception, s’affliger des résultats. Une question d’imaginaire ambiant, sans doute. Le cul étant prohibé sur les sites licites, ce sera donc mangas et fantasy. A contrario, un professeur de design graphique cinquantenaire et hautement qualifié peut étendre le champ culturel de ses élèves par le recours à ces jeux graphiques, aux côtés d’autres exercices. Hautement profitable pour réintroduire une notion de concept par l’énoncé texte**. Hum.

Un auteur de BD, Steve Coulson***, a lui sauté le pas. Il parle de méthode Marvel, logique avec les super pouvoirs conférés par l’IA, et de haïku dans la composition d’un prompt. Après une succession d’itérations il assemble ce qui pourrait faire une histoire. Il évoque ainsi le jazz d’improvisation. Cela illustre l’approche d’un homme habile et instruit, doté d’un vocabulaire étendu, qui sait puiser dans ses connaissances matière à illustrations, poétique en un mot. A la lecture, force est de constater que copyright et droits d’auteur sont balancés dans la même benne que l’originalité, érotisme héroico-fantastique SF compris. Mais cela reste une expérimentation, forcément limitée. Nous pouvons imaginer que Hollywood et les plateformes de type Netflix sont ravis, leur propos ayant toujours été de limiter leurs risques par la recherche de la martingale du succès, reproduisant leurs fictions telles des mêmes à la chaîne. Wham.

Une question demeure : écrire un prompt fait-il de vous un auteur ? Étant donné que l’IA apprend tout le temps de tout le monde, le même prompt sera interprété différemment selon le moment où la commande est formulée. Un musicien qui lit une partition fait de même, un comédien qui joue son rôle également, alors ? Une expérience qui consiste à éditer toutes les semaines la réponse pourrait donner une indication sur l’état de l’art de l’IA, work in progress toujours. Vous pouvez être certain qu’une installation mettant en scène ce procédé est déjà élaborée quelque part et se retrouvera sous peu au MOMA. It’s AI economics, stupid ! Ouarf.

Pour des activités à faible valeur intellectuelle ou créative***, comme la copie – le mot en lui-même annonce le plagiat - d’un étudiant moyen ou d’un éditorialiste au mètre, cela ne changera pas grand-chose, il suffira de remplacer le logiciel de détection de plagiat (Compilatio ou Urkund par exemple) par un algorithme d’analyse de texte qui à l’instar des générateurs de jugements juridiques procèdera à une évaluation toute médiocratique. A éducation massifiée, traitement par lots. Cela épargnera nos arbres mais encombrera les serveurs pour aboutir à un appauvrissement que d’aucuns craignent déjà***. Vous voyez, quelque chose comme des machines qui corrigent des machines qui alors deviennent les seules productrices de langages. Euh, suicide de la pensée ? Parce que le recyclage textuel ne peut durer à l’infini et la flemme ne garantit pas toujours l’accroissement de l’intelligence collective... Mais nous assisterons peut-être à l’avènement d’une nouvelle élite, instruite et riche d’une littéracie de l’IA qui alors pourra sidérer nos existences sans complexe. Ah, asservir sous couvert d’émancipation, le rêve toxique des tycoons de San Francisco, Paris, Shangaï, Séoul ou Johannesbourg. Et nous, petits atomes pensants encore épris de liberté, y consentirons-nous ? Nous le faisons déjà plus ou moins, avec les Gafam et Batx, mais pas d’inquiétude bonnes gens, d’autres prennent déjà le relais. L’arbitrage sera peut-être énergétique : les serveurs ou l’alimentation, à moins que ce ne soit des drones agricoles obéissant à des prompts qui nous nourriront de gelées post-apocalyptiques ? Gloups.

A ce stade, nous pouvons d’ores et déjà anticiper une coexistence plus ou moins conflictuelle des modes de production intellectuelle et créative, guère plus. L’incertitude, bébé, l’incertitude. Mais hormis pour les industriels de l’IA, celle-ci ne constitue pas un horizon en soi, à la différence de ses applications les plus profitables. Pour nous, les conso-citoyens du numérique, nous aimons certes jouer, mais nous prétendons aussi à la reconnaissance par autrui, voire se reconnaître - se désaliéner ? -dans l’objet co-produit. Et rendre visible notre intention, échanger du désir, troquer du sens. Vivre en société, quoi. Et si le champ cognitif est saturé d’IA corrodée, il nous restera toujours quelques interzones, entre le hacking sauvage et la ZAD intellectuelle. Boum.

Capture d’écran, anonyme + Midjourney, décembre 2022.

Prompt : commande à l’IA, généralement sous forme d’une suite de mots.

 Plaintes : Dans Bilan.ch par Emily Torretini, le 10-11-2022. https://www.bilan.ch/story/la-premiere-plainte-collective-contre-une-ia-souleve-la-question-des-droits-dauteur-294110807713?fbclid=IwAR0xghVgPINCx2t7c5ytjyqVI2CoTjl-9CM4Vy8fh1tO_VBJGikuVLKWyxk

https://www.cbr.com/comics-industry-collective-stance-ai-artificial-intelligence-art-usage/?fbclid=IwAR05Chbuj_PUDA3uAfPSgsq6Uxodfn2ipFgdluHhE3FThrhswkoX9y29USg

 ** Etienne Mineur : https://etienne.design/portfolio/sidebar-stack-4-2/

https://wexperience.fr/blog/podcast-ia-dall-e-midjourney-avec-etienne-mineur-designer-inventeur-et-co-fondateur-de-volumique/

*** Steve Coulson + Mid Journey, Exodus, 2022 : https://www.dropbox.com/s/tigij1c2o0n2hvr/EXODUS_001.pdf

**** Plagiat universitaire : https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/comment-l-outil-d-intelligence-artificielle-chatgpt-bouscule-le-monde-universitaire-20221226

Addendum. Depuis la rédaction de cet article, le 5 janvier 2023 un étudiant de Princeton (USA) déclare avoir créé un algorithme de détection de l’usage de ChatGPT dans un document universitaire. La course a l’armement serait donc lancée ? https://www.businessinsider.com/app-detects-if-chatgpt-wrote-essay-ai-plagiarism-2023-1?r=US&IR=T

Et ChatGPT annonce le 5 janvier mettre au point un filigrane codé dans les textes générés par l’IA pour permettre de les repérer, à suivre... https://www.presse-citron.net/chatgpt-va-proposer-larme-ultime-contre-le-plagiat-de-lia/

***** IA Pollution : https://trustmyscience.com/textes-generes-par-ia-polluent-internet/

“apocalypse, post-nuclear, survivalists, monsters”, Renaud gaultier + Midjourney décembre 2022.

“creative, anthropocene, new energy, futuristic, buyant life, AI”, Renaud Gaultier + Midjourney décembre 2022

tags: IA, inteliigence, société, éthique
categories: IA, Société, culture, Art
Wednesday 12.28.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

Laisser une trace ?

“Présence ?”, huile sur toile, 162x114cm, 2022.

Quand d’un effort conscient, ne serait-ce qu’un instant, nous nous écartons du flux de nos agitations et que nous considérons le temps qui a passé, nous pouvons nous poser la question qui défie la mort même : laisserons-nous une trace ? Cette idée de prolonger notre existence après nous peut nous hanter, d’autant plus que les prophètes de l’anthropocène en cours nous promettent l’effondrement voire la grande extinction. Revue de talismans. Pour conjurer l’angoisse ambiante ?

Selon la vision messianique de l’artiste selon Malraux, l’art se verrait conférer la mission sacrée de donner à l’humanité un passeport pour l’éternité. Depuis, les individus se vus ensevelir sous les artefacts industriels, n’ayant d’autre choix que de creuser des trous immenses pour y jeter leurs montagnes de rebuts. Nous nous émerveillons devant un fragment d’amphore ou un bijou extrait d’une tombe antique, je ne suis pas sûr que nos descendants écrivent des thèses admiratives sur nos déchets de plastiques au XXème et XXIème siècle. Mais revenons à l’art.

S’étant emparé, via la pratique du ready made, des produits de la société industrielle ou ayant hybridé sa création d’objets et de pratiques diverses, l’artiste d’aujourd’hui ne prétend pas autre chose que de proposer sa réponse à un état de “faits”. Sa temporalité s’est réduite à la mesure du rythme contemporain, un post sur instagram chassant l’autre. Il faut être dans le “flow, you know”… Ce qui revient à dire que l’art est un marché comme un autre, avec ses stars éphémères et ses œuvres vite oubliées. La trace est alors une marque, une garantie de l’origine et de là d’une valeur numéraire. Dans ce contexte, rien dans ce qui se crée aujourd’hui n’ambitionne de se survivre. Depuis la fin des 50s, nous sommes Pop, au diapason de l’hyperconsommation occidentale, encore que. Certains se regroupent actuellement pour mettre en scène des capsules de temps, d’autres installent des mausolées pour le futur ou plantent des jardins pour après-demain.

Les technologies du numériques, hormis l’accélération des échanges, amènent en corollaire une autre forme de disparition, par simple obsolescence. Lire une disquette aujourd’hui relève de la traduction de la pierre de Rosette, seul un laboratoire encore équipé peut se le permettre. Nous pourrions nous en réjouir, que les photos pâlissent et que les fichiers s’évanouissent devrait nous soulager d’une autre peur, celle de voir se perpétuer nos manquements, dans un purgatoire du souvenir, punition ad vitam.

Il demeure une question qui se pose toujours. Nous pourrions imaginer que ces actes font encore les petits cailloux sur la route : sculptures, peintures et écrits par exemple, issus de transformations finalement assez simples- ce qui n’exclut pas le talent de leurs auteurs - et peuvent de ce fait durer du moment qu’elles échappent aux guerres, inondations et incendies divers. Certes, mais pour quoi faire ?

Témoigner de sa simple existence ou se faire reconnaître comme génie post-mortem ? Une question d’égo, rien d’autre. Car il en est d’un parcours d’artiste comme du sillage d’un bateau, un peu, quelque fois beaucoup, de pollution due à l’énergie consommée et à la dispersion de matières, et puis l’eau recouvre tout, dans la même dilution. Non la trace vaut à rebours, pour l’artiste lui-même, qui veut relire sa propre histoire et au seuil du grand départ, réunir un viatique tangible, sa propre connaissance de la vie au travers d’une expérience échue. La finitude pousse à inventer, oui, mais l’art ne peut pas tromper la mort. Il reste à espérer que le souvenir de l’œuvre accompagne le temps accompli et c’est déjà ça. Sinon l’absurde.

tags: art, philosophie
categories: culture, Art
Friday 12.09.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

Sam Szafran, du bon usage de la répétition

Il est un peintre disparu depuis peu qui connait enfin la reconnaissance de l’institution Sam Szafran est exposé à Paris à l’Orangerie et c’est une excellente chose. Nous y voyons là une œuvre qui se déploie en grand, loin des galeries compassées qui avaient pu en faire un élément de décor bourgeois. Devant la profusion des images qui ne peuvent se traverser et dont on ne s’échappe pas, il vient comme un doute. Ce qui semble si accessible et si réel dans sa figuration es-il vraiment ce que l’on voit ? Examen et recension.

Les thèmes sont épuisés sur de longues séquences, l’atelier, l’escalier, le feuillage se présentent en séries nombreuses qui toutes témoignent d’une grande virtuosité dans leur composition et les techniques utilisées. Le fusain, le pastel et l’aquarelle se partagent un festin de dessin. La présentation de la commissaire d’exposition, Julia Drost, parle des obsessions d’un peintre. Ah. ainsi approfondir une recherche, s’y tenir jusqu’à que ce que l’on y poursuit laisse entrevoir de manière tangible la substance espérée attesterait d’un désordre mental ? Un peu court et réducteur. Sam Szafran, dont le nom même est une allitération, admirait Edgar Degas, le peintre des répétitions, des lignes de fuites incurvées et des horizons bouchés. Szafran modifie l’espace, le sature et l’obture, le tord parfois, nous livre l’espace qui se recompose dans notre mémoires, traversées de perceptions diffractées et différées. Dans ces rhizomes de philodendrons, il peint patiemment le temps neuronal, le déplacement immobile, l’expérience asynchrone, la persistance vécue. Il va aussi suspendre un tub improbable, pour dire l’artifice et clore l’écoulement, sinon l’inverser, dans une grande rétention. Oui, le tub, cette baignoire sans bonde, ce bassin des refoulements, ce sens unique de la vie bourgeoise. Je ne saurai dire s’il est le peintre de l’enfermement, quand certains citent “La Cache” de Boltanski, mais plutôt de la torsion entre regard et mémoire dans ses escaliers, quand il use de polaroïds, comme Hockney, pour fabriquer une perspective joueuse qui tente de “fuir” la convention des modernes; De l’empilement et de l’envahissement des choses, dans un espace réifié à l’extrême, dans une science de l’encombrement, entre poutraisons et rayonnages enchevêtrés par ceux qui tentent de remédier au grand dérangement du monde, vanité de la technique savante. Ainsi les pastels se démultiplient, dans des alignements industriels mais incalculables, s’accumulent tels les papiers et les cadres d’une imprimerie de lithographies, où tout est insolé et recommencé, cadencé et segmenté, comme pour répondre à Degas par dessus Walter Benjamin en investissant le lieu même de la reproduction, des objets, des images, des codes et des conventions. Alors survient cette anti-nature, ce végétal domestiqué sous serre peut alors finir de recouvrir l’espace, ramification et intrication infiniment, qui là s’absente déjà dans une figuration monochrome bleue, saisie par le tracé de l’ingénieur ou du cartonnier pour papier peint.

Ce qui ne lasse pas de surprendre est la complexité qui s’exprime ici, et le soin que l’artiste lui porte, dans une reconstruction plausible et élégante de notre réalité. Il prend les “choses” les plus immédiates pour leur donner une existence propre, comme si elles s’affranchissaient de nous, autonomes et débordent de matérialité. Les figures humaines semblent d’ailleurs totalement incongrues, enserrées, ne sachant où se situer, dans ces perspectives, comme aplaties et sans vie. Degas et non Matisse, donc. Mais un grand Monsieur, si singulier et cependant si proche.

“Sam Szafran, Obsessions d’un peintre”, Musée de l’Orangerie, Paris, du 28 septembre 2022 au 16 janvier 2023.

#MuseeOrangerie #SamSzafran

tags: art, exposition, peinture, dessin
categories: Expositions, culture, Art
Wednesday 11.09.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

Baselitz et Pétrovitch, union libre

Il peut paraître absurde de mettre en vis à vis deux artistes que tout sépare a priori, que ce soit ce qui ressort de l’histoire personnelle comme l’enfance, la nationalité, l’âge, le genre, les techniques utilisées. Et si précisément, s’invitait ici en nous une correspondance qui souligne leurs singularités propres ? Baselitz et Pétrovitch, union libre.

L’une lave ses encres en grand, l’autre superpose des couches d’huile épaisse à même le sol. Elle agrandit des animaux sensibles et dramatiques, il brutalise les vivants, en les fragmentant et en les retournant. Et puis les corps. Omniprésents, gigantesques, comme en surplomb de nos existences jusqu’à boucher tout horizon. prisons de chairs et de papier, de toile et de pigments enragés, rien au delà, rien après. Une peinture qui célèbre l’individu aux prises avec ses tourments adulescents, perdu dans sa solitude. Il serait facile d’y lire une violence originelle, l’armaggedon nazi chez le saxon exilé, l’inceste refoulé chez la témoin muette de tous ces yeux dilatés, presque exorbités. Tout est regard chez Pétrovitch, qui nous fixe, une démence remplie de sang. Mais la délicatesse de son dessin, les encres superposées avec finesse atténuent l’outrage et nous permettent de l’affronter. Elle est frontale, lui aussi. L’adolescent se masturbe. Les chiens aboient mais pas seulement. Tout y dit le meurtre et le viol. Et un espace sans échappatoire. Notre condition en somme. Alors la peinture vient au devant de nous, nous saisit, nous console. Le romantisme de la petite fille recouvre un sépulcre de celluloïd tandis que la pompe germanique du vieux fossoyeur déterre nos cadavres, vus depuis la croix d’une tombe éventrée, qui ne se refermera jamais. Partout la couleur, forte, maîtrisée, si nuancée, comme en équilibre sur le précipice.

La grande histoire nous rattrape ces temps-ci, comme si le cauchemar du vingtième siècle ne pouvait s’achever. Mais peut-être sommes nous chacune et chacun porteurs de ces germes de violence, seuls face à ce mal qui nous dévore sans relâche et sans bruit. pour éclater dans la fureur du temps présent, avec la seule peinture pour talisman.

Georg Baselitz, “Pauls Hund” (remix), huile sur toile, 300x250cm, 2008

Françoise Pétrovitch, “Echos”, Installation vidéo, 2013


tags: art, exposition, peinture
categories: Art, culture, Expositions
Tuesday 03.08.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

Ces heures d’hiver, si incertaines.

Our hours in winter, 2022.

Quand nous cessons de nier le temps et son corollaire le climat mais qu’au contraire nous nous laissons investir par l’air ambiant, la vie devient atmosphérique. Alors le temps distille son écoulement, et ses multiples variations jusqu’ici imperceptibles. Nous respirons à nouveau.

Sous les averses de contraintes antagonistes et répétées, nous tous apnéistes de la terre, il nous semble de plus en plus ardu de trouver notre souffle. Sous les injonctions qui précipitent la réalité dans un abime sans lumière, fixer son attention sur la lueur qui subsiste devient presque impossible. Les voies sont multiples, et certaines, les plus modestes, ne prétendent pas mener quelque part. Soumis à une crise écologique sans précédent dans l’histoire, tout le vivant est menacé par le désir de posséder toujours plus, certes, mais l’Être est lui aussi menacé d’extinction. Car les temps, les nôtres, les vôtres, les leurs, ceux des vivants, des non-humains comme des machines sont emmêlés et nous ne parvenons plus à distinguer l’écheveau même qui les réunit. Mais pourquoi le devrions-nous ? Pour que faire ? Lisser la trame pour en faire un récit sinon choral du moins lisible ? Ainsi les séries, vues depuis des plateformes accessibles en ligne, nous donnent à croire à des identités fragmentées, en conflit avec elles-mêmes et les autres, dans une diversité sans solution, dans un déchirement continu. Il est d’ailleurs cocasse de noter que beaucoup de ces fictions racontent des disparitions, et bien souvent d’enfants, que vient élucider une enquête invariablement ponctuée par la découverte de cadavres en décomposition, plus ou moins mis en scène. Rituel du meurtre, même de la fiction, loi des séries. Ces romans coûteux, lourds d’images et de sons, disent peut-être la perte de nos innocences, de ce que étymologiquement, nous ne savons pas ou plus. Le caractère dérisoire de nos tentatives, l’illusion de nos quêtes éperdues, nos bonheurs en avant de nous, nos regrets éternels et les nostalgies qui ne passent pas. Des enfants morts. A longueur d’épisodes, en résonance avec nos pensées assassines et la tuerie du temps ordinaire, Nous perdons, nos pleurons, nous mourons, nous enfouissons comme s’il nous fallait sacrifier encore et encore au cycle du mythe originel et imparable. Mais bon sang quel manque devons nous combler pour disparaître ainsi dans cette répétition compulsive, cet alignement de pierres tombales ?

Alors nous succombons à la frénésie, la colère et le ressentiment, avant que tout retombe, car il en va ainsi de la chute des corps depuis l’origine, météorites plus ou moins instruites de la fin des choses. Nous cliquons et nous indignons sans nous engager. Nous nous rebellons seuls, reclus dans nos monades numériques. Nous étouffons de nos contradictions. Nous sommes gorges nouées, pieds et mains liés, en nous-mêmes-écrans. Nous nous abandonnons à l’illusion sans joie, ce trop plein de frustrations qui alertent nos sens et obèrent l’écoute comme la vue.

Mais sous quel empire vivons-nous donc ? Les corps constitués ? Démembrés. Eglises et religions ? Désenchantées. Partis politiques ? Désertés. Etats ? Décrédibilisés. Science ? Déconsidérée. Technique ? Obsolescence toujours recommencée. Progrès ? D’effets pervers en rebonds, il se déconstruit sous nos yeux. Façonnés par une histoire fabriquée, terrible accumulation d’innovations et de conquêtes, nous faisons maintenant l’expérience des limites physiques et en concevons une certaine mélancolie, cela s’appelle l’anthropocène, notre temps à tous. Les moments humains, après avoir accéléré jusqu’à soumettre la matière dans ses particules les plus élémentaires, longent maintenant une asymptote, l’infini rendu possible des combinaisons et des interactions dans un espace multiversel, du moins selon la croyance en cours. La planète rouge pour les uns, les écrans aux reflets bleus pour les autres. Et pour tout ceux aux franges de l’existence, majorité invisible et oubliée, des expédients, des ersatz et des pannes.

Car enfin, qui donc peut encore prétendre à la maîtrise des horloges ? Le temps est fertile en soi. Vouloir tout cadencer à la pulsation tyrannique d’un processeur, d’un réseau social ou d’un calendrier - “organizer” - voire d’un projet politique ne transcrit pas autre chose qu’une quête de pouvoir aussi vaine qu’abusive. Proposer un rythme, une enveloppe, une modulation de fréquences et des espaces en jachère ne constitue pas un impératif qui vise à escamoter le monde mais au contraire à tisser une texture de relations sensibles, dans un temps doux, loin des colères des dieux et des hommes inquiets. Ne plus appartenir aux meutes. Ne plus subir. Ne pas se situer en surplomb, stylite numérique ou philosophe mécaniste. Simplement faire avec en prenant le temps, et accomplir une possibilité parmi d’autres, avec soin.

Et reprendre sa respiration. La laisser s’unir aux éléments, souffle minéral, poussière de temps, vapeur d’étoile.

Fragile January, 2022.

Bandes son possibles ?

Eliane Radigue, “Kyema Intermediate States”, 1988 : https://www.youtube.com/watch?v=rkhIIKe0ju8

David Sylvian & Holger Czukay, “Plight”, 2018 : https://www.youtube.com/watch?v=KUkugKK2N7Y&t=18s

“PLIGHT & PREMONITION / FLUX & MUTIBILITY”, Grönland Records : http://www.davidsylvian.com/discography/albums/david_sylvian_holger_czukay_plight_premonition_flux_mutibility.html

tags: poésie, art, éthique
categories: Société, culture
Wednesday 01.26.22
Posted by Renaud GAULTIER
 

La Mystique O’Keeffe

Georgia O’Keeffe, Centre Pompidou, 8 septembre - 6 décembre 2021

Pompidou présente Georgia O’Keeffe et répare ainsi une certaine absence des collections nationales et le relatif désintérêt du public français. Cette fois, le succès est au rendez-vous et les vagues se pressent au dernier étage de Beaubourg. Plusieurs réflexions incidentes m’ont occupé suite à la visite d’une exposition chronologique somme toute assez convenue. Étonnements.

La facture, lisse. Dans la façon de peindre, il y a les années trente du surréalisme européen, une touche claire, propre, presque invisible laissant voit la trame de la toile, serrée. Des à-plats qui s’apparentent à des dégradés de logiciel pour illustrateur. Une ambiance à la Magritte, avec une lumière d’un autre monde.

L’éclat, éblouissant. La couleur de Georgia O’Keeffe est vive, éclatante, soulignée de contrastes forts. Cela explique peut-être le peu d’entrain des français, qui à l’époque préféraient, jusqu’à l’irruption de la révolution pop, les teintes terreuses, les gris dégradés et les noirs épris d’absolu. Là, tout au contraire, une joie déborde de la toile, vitale, irrésistible. précurseur à sa manière du Colourfield qui dominera après guerre, mais elle, elle n’hésite pas, jamais.

L’échelle et le format, intimes. Il a beaucoup été glosé sur les métaphores anatomiques voire sexuelles de ses paysages. Crues parfois. Mais ce qui surprend est la taille réduite des formats de cette arpenteuse de grands espaces de l’ouest américain. Nous aurions attendu des huiles en cinémascope, nous sommes face à des tableaux pour intérieurs européens. La surprise du format accentue la perte de repères engendrée par un jeu sur l’échelle, tout en dilatations incongrues, fleurs géantes et ossements en expansion.

La composition, centrée. Là réside peut-être l’élément qui incite à la mystique, cette centralité qui aspire le regard et nous perd, une porte de perception ouverte sur des infinis d’une gravité abolie.

Toute sa vie durant, Georgia O’Keeffe a su répondre d’une grande liberté d’être et de faire et témoigner d’une exigence éprise d’absolu. Elle, qui avait su transgresser les pudeurs de son époque en se montrant nue à New York, s’est échappée avec brio de l’emprise viriliste des peintres américains du XXème. Aussi, sa force de conviction déborde sans peine les catégories habituelles. A l’instar d’un de Staël, elle ignore volontairement la distinction entre abstraction et réalisme figuratif. Elle transfigure. Et nous emmène. Loin. Au delà de Santa Fé et comme enfin libérés des folklores du pop circus. Sur la seule piste de ses visions.

L’apprentissage, Renaud Gaultier 2021

tags: art, exposition, peinture
categories: Expositions, Art, culture, Société
Monday 11.29.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

Woke et méta-univers, cette aliénation qui vient ? 

Différences, quelles différences ? Renaud Gaultier 2021

Nous sommes endormis et nous devons apprendre à rêver éveillés, telle est l’injonction paradoxale du moment. Des activistes nous sermonnent depuis leur chaire médiatique, nous tous coupables d’oppression envers une communauté dûment identifiée, tandis qu’un réseau social monopolistique nous invite à rejoindre un monde parallèle et merveilleux. Petit bilan de notre aliénation ordinaire.

Contrairement à la foultitude de réactionnaires de tous bords qui se sentent outragés par le wokisme venu de ce « nouveau monde » si impérieux, je n’ai rien contre le fait de réexaminer l’histoire de l’occident et d’en exhumer ses tragédies. Que nous rendions justice aux peuples « indigènes » et premiers, aux colonisés et aux femmes, aux homesexuel-le-s et aux transfuges de toutes obédiences me parait utile sinon indispensable, ne serait-ce que pour éviter de rééditer ces drames. De remettre au goût de jour la notion de « race »  me semble a contrario pernicieux, même sous un louable prétexte. Je m’en tiens en effet à la déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme point de départ, n’en déplaise aux tenants de tous les particularismes. Oui, je suis universaliste option multiversel, raison pour laquelle je pense que les entorses faites à ces principes doivent être corrigées et que les régimes qui persécutent ou ostracisent doivent être dénoncés et combattus. Question de fraternité humaine d’abord, de liberté pour toutes et tous et d’égalité partagée, cela va de soi. Car finalement, ce que réclament les partisans d’un wokisme militant, c’est tout simplement l’application universelle des droits humains. Et que leur origine soit hébraïque, grecque, latine, médiévale ou renaissante n’y change rien. Pour bien illustrer mon propos, les évangélistes latino-américains qui convertissent de force les populations autochtones au Brésil contreviennent gravement aux lois qui devraient les régir, en tout premier lieu le droit inaliénable au libre-arbitre. Nous pourrions citer les « conversions » des homosexuels par des sectes catholiques jusqu’en France, c’est la même abjection.  De réclamer une exception communautaire pour faire respecter un droit universel est pour le moins paradoxal. Un droit humain ne souffre aucune exclusion, point.

Il convient ici de faire la distinction entre ce qui relève du regard des autres, le préjugé racial par exemple, de la construction intrinsèque d’une identité. Un individu mis au ban ou dépouillé de ses droits civiques parce que « noir » va finalement intérioriser cette relégation, ce qui est le but de ces politiques immondes. Mais il n’en est pas l’auteur. A contrario, une personne qui choisit une sexualité ou un genre, élabore sa personnalité sur des bases qui lui appartiennent, sans répondre à aucune injonction initiale. C’est alors que le regard des autres change, selon le degré de tolérance de la société qui l’environne. Les personnes LGBTQI déclarent et assument leur liberté d’être, c’est infiniment respectable et constitue un bon indicateur de liberté civique. 

Malheureusement, le mouvement d’émancipation woke, encore une fois nécessaire à bien des égards, conduit souvent, telle une nouvelle église tendance mao, à des exclusions qui font peu de cas des libertés d’être, de créer, d’inventer. Pour le dire simplement, une femme iranienne doit pouvoir jouer le rôle d’un transsexuel juif, ou alors aucune rationalité, aucune sensibilité et encore moins d’empathie ne nous sont laissées. L’appropriation culturelle du blues par des rockers blancs, du yoga par des européennes ou du bouddhisme tibétain par des californiens est précisément un signe d’humanité en création. Créolisation diraient certains, et bien pourquoi pas ? Si cela peut nous éviter des guerres civiles… Nous pourrions regretter l’époque ou des artistes, souvent au risque de leur vie, transgressaient les limites du genre, de la sexualité, de la classe sociale et de la couleur de peau. Aujourd’hui, un certain fanatisme l’interdirait, et David Bowie serait alors mis à l’index.

Nous vivons une époque où des idéologues à court de raisonnement voudraient imposer une assignation à résidence généralisée, en d’autres termes réduire l’identité d’une personne à son origine, son genre ou sa sexualité. Cela arrange les furieux, qui trouvent les justifications à leurs délires identitaires, qu’ils soient nationalistes, racistes ou antisémites.

Ce n’est pas fortuit si des géants de la psychologie sociale industrielle comme Facebook ont choisi de devenir les promulgateurs du méta-univers*, le fameux métavers. Car, lorsque une société a été atomisée, la violence s’installe, guerre de tou-te-s contre tou-te-s. Alors vient le besoin de s’échapper de ce monde hostile. Le besoin d’un espace de liberté fait rêver, les Gafam nous le vendront par abonnement. Nous troquerons ainsi une aliénation contre une autre sans jamais trouver de solution. Parce que nous avons abandonné l’idée même de société, la collectivité marchande ne nous permettra plus que l’expérimentation virtuelle d’illusions immersives, une créativité programmée sur menu déroulant, un ersatz de vie sensible, pour nourrir un Léviathan toujours plus avide. Là, nous pourrons dans un jeu de rôle apparemment illimité, essayer des vies autres, séduire des êtres inaccessibles, oppresser nos dominants, libérer notre part animale et compenser nos échecs. Et nous paierons le prix. En dollar, tout d’abord. En addiction ensuite. En perte cognitive enfin. Tout cela pour fuir notre réalité, celle dont nous ne voulons plus assumer la responsabilité, en soi et en société. Pour tenter de survivre dans un gigantesque parc à thème, caméras sur les pylônes et satellites au dessus. Sans ne plus rien inventer.

Un cauchemar dystopique se met en place sous nos yeux et nous ne faisons rien. Comme si la Loi n’existait plus, comme si les droits humains n’étaient qu’une particularité culturelle. Relative, forcément relative. Et pourtant les corps. Et pourtant la gravité. Et pourtant la terre. Habiter son corps et notre terre, ce devenir bientôt impossible ?

Différence, quelle différence ? Renaud Gaultier 2021

*Premières fictions de méta-univers, parmi d’autres : 

Le Deuxième Monde, Cryo Interactive et Canal+ Multimédia 1997 : https://www.youtube.com/watch?v=hMpm1G_WK6I

Alain Della Negra et Kaori  Kinoshita, « Le chat, le Révérend et l’Esclave », documentaire, Films Capricci 2010 : https://www.youtube.com/watch?v=kw8j-A6qeCE

 Lana & Lily Wachowski, Matrix, Warner 1999 : https://www.youtube.com/watch?v=m8e-FF8MsqU

 Wang Dong Hyuk,Squid Game, Netflix 2021 :https://www.allocine.fr/series/ficheserie_gen_cserie=29898.html

Une liste de films pour approcher les mondes virtuels par la fiction : https://www.cinetrafic.fr/liste-film/477/1/les-mondes-virtuels

tags: société, philosophie, éthique
categories: Société, Politique, culture
Monday 11.01.21
Posted by Renaud GAULTIER
 

©Renaud Gaultier Période 1992-2026